Un sondage de TNS-SOFRES/ LOGICA, dans le quotidien « Le Monde » du 15 janvier , annonce que les idées du FN sont en recul. Par ailleurs, beaucoup de commentateurs politiques s’inquiètent de la bouffée d’oxygène que représente pour le parti frontiste le débat sur « l’identité nationale » initié par Sarkozy et Besson. A trois mois des élections régionales, où en est le FN ? VISA tente de faire le point.
Un parti toujours en convalescence
D’abord, la décennie 1998-2008 a été pour le FN celle de la grande hémorragie de ses cadres : de la scission de Mégret à celle de Carl Lang, il n’y a pas eu une année sans que démissions plus ou moins discrètes ou scissions politiquement assumées se succèdent, avec notamment la création de petits partis concurrents tels le MNR et le PDF. Ceux-ci, auxquels il faut ajouter la mouvance Identitaires, ne sont, bien sûr, pas parvenus à concurrencer sérieusement le FN, mais ils sont le témoignage de la crise d’orientation, non encore résolue, qui a traversé ce parti au-delà des questions de personnes et de succession du Chef.
Ensuite, le double traumatisme qu’ont constitué l’échec au deuxième tour de la Présidentielle de 2002 et l’effondrement de 2007 – avec le siphonnage par Sarkozy d’une grande partie de l’électorat frontiste – est toujours bien présent. Jean-Marie Le Pen peut bien continuer à clamer que l’UMP lui a « volé » ses électeurs…et ses idées et, qu’un jour ou l’autre, ils reviendront au bercail … Cela relève plus de la méthode Coué que d’une stratégie de reconquête.
Néanmoins un certain nombre de facteurs apparaissent en contre-point de ce bilan calamiteux : La question du leadership apparaît en grande partie réglée : Marine Le Pen devrait prendre, sans coup férir, la succession de son père, grâce essentiellement aux campagnes électorales efficaces qu’elle a mené dans le Nord (Hénin-Beaumont) ; mais aussi parce que son principal concurrent, Bruno Gollnisch semble avoir jeté l’éponge. Elle a montré aussi une certaine capacité à mener des campagnes de propagande ciblées qui ont remis le front sur le devant de la scène ; ce fut le cas autour de ce qui fut appelé « l’affaire Mitterrand » en essayant de mélanger insidieusement homosexualité et pédophilie.
Le Front s’est aussi habilement saisi du débat sur « l’identité nationale » : visiblement consigne a été donnée à ses militants d’investir les « débats » instaurés par les préfets afin d’interpeller les membres du gouvernement qui s’y rendent et afin de jouer les « Monsieur Plus » dans la logorrhée raciste qui s’y déverse.
Enfin il faut aussi noter que tant Marine Le Pen que Bruno Gollnisch ont renoué avec le tractage aux portes des usines, essentiellement dans le Nord, l’Est, la région lyonnaise et ces derniers jours à Peugeot Sochaux et à Renault Flins; ciblant des sites où des plans sociaux avaient été annoncés, afin de fidéliser un électorat populaire en utilisant la démagogie protectionniste sensée protéger les travailleurs .. français, sans mettre en cause le patronat. Malheureusement ces « coups de com » des deux leaders frontistes n’ont pas toujours suscité de la part des organisations syndicales sur le terrain la réponse qu’ils méritaient et cela constitue pour le FN une petite victoire dont ils peuvent se targuer.
Les enjeux du débat sur l’identité nationale
Ce débat n’est pas une nième lubie de Besson déjà fier de ses 30000 expulsions de sans-papiers ; il est le point d’orgue de toute une campagne du gouvernement visant, en ces temps de crise, à faire des immigrés des boucs émissaires . Depuis plusieurs mois, il n’est pas un jour qui passe sans que des dérapages très contrôlés viennent nourrir cette infamie. D’Hortefeux avec sa sortie sur les « Auvergnats » , en passant par Morano et la casquette à l’envers soi-disant portée par les jeunes musulmans ou, récemment, Amara qui veut re-nettoyer les cités au Kärcher sans oublier l’inénarrable Lefebvre qui veut renvoyer les immigrés Afghans… se battre chez eux ; tous mettent en musique la partition du chef d’orchestre Sarkozy. Ce dernier retrouve d’ailleurs dans ses discours les accents de Barrès pour célébrer « la terre » comme ferment de la nation, se montre compréhensif quant au vote suisse sur l’interdiction des minarets et va à Mayotte pour fustiger l’immigration clandestine…
Mais à quoi rime tout ce bric à brac idéologique qui fleure bon la droite revancharde des années 30 ?D’abord à faire oublier la crise qui, loin d’être terminée, va rebondir directement sur le terrain social. Ce gouvernement de Neuilly compte bien, après avoir renfloué les banques, faire payer aux travailleurs et aux couches populaires la facture qui risque d’être salée. Il veut non seulement continuer à bloquer les salaires mais aussi remettre encore plus en question la plupart des acquis sociaux gagnés de haute lutte depuis 1945. Cette offensive idéologique sur la « Nation » comme à nouveau sur la « sécurité » fait donc partie d’une posture générale plus franchement droitière, d’une sorte de reaganisme à la française qui cherche à mettre KO debout le mouvement social avant 2012. Elle va de pair avec les attaques contre l’indépendance de la justice, des journalistes et, de façon générale, contre tout ce qui peut apparaitre comme un possible contre pouvoir.
Bien sûr, il y aussi des considérations politiques plus immédiates, en particulier les élections régionales de mars 2010, qui comptent aussi dans l’ouverture de ce « débat ». Sachant que ces élections vont être difficiles pour l’UMP qui a fait le vide autour de lui (le ralliement de Villiers est une opération à double tranchant dans la mesure où les réserves de voix à droite vont être faibles pour le 2e tour), l’accent mis sur « l’identité nationale » vise ainsi à maintenir dans son giron des électeurs déçus, tentés de revenir au vote frontiste, voire même à s’attaquer au « noyau dur » de l’électorat du FN. Dans un autre registre, c’est le même but qui est visé dans l’affaire de la délocalisation de la CLIO, avec les effets de menton de Sarkozy pour assurer que la voiture de Renault sera bien construite à Flins.
Du point de vue du parti de JM Le Pen, ce débat est à la fois une aubaine et un pari risqué : Marine Le Pen, à la question posée par Nation Presse Magazine, « faut-il se féliciter de ce débat sur l’identité nationale ? » répond: « un proverbe de la terre dit : à cheval donné on ne regarde pas la denture » ; plus loin elle assure que « c’est incontestablement une victoire idéologique du Front National que d’avoir réussi à attirer Nicolas Sarkozy sur ces problématiques » Mais au-delà de cette « victoire » proclamée, la marge de manœuvre du parti frontiste est étroite ; jouer la carte de la surenchère dans ce « débat » ne garantit pas que la monture soit un cheval … de retour au bercail des électeurs « volés » en 2007. Illustration : Il y a quelques jours Besson s’est fendu d’un communiqué annonçant (quelle générosité !) la suspension des expulsions vers Haïti ; le FN de Nouvelle Calédonie, sur son blog, a immédiatement réagi en qualifiant d’ « indécent » cette annonce ! Pas sûr que rajouter l’ignominieux au honteux soit suffisant pour se refaire une santé électorale.
Retour sur des sondages
Plusieurs sondages, sortis récemment, donnent des indications pouvant paraître encourageantes : l’adhésion au discours du FN serait retombée à 18 % d’opinions favorables après être passée par un sommet à 26 % fin 2006. Les intentions de vote pour le FN, aux régionales, tournent autour de 7 à 9 % même si, suivant les régions, des sondages peuvent être plus favorables (notamment en Nord Pas de Calais et PACA). Les commentateurs sondeurs donnent souvent crédit à Sarkozy d’avoir asséché le marigot frontiste. Tous oublient pourtant une raison fondamentale à cette évolution : la crise du capitalisme est passée par là et est loin d’être terminée. Beaucoup se sont rendus compte que la crise bancaire, les vagues de licenciements, le bouclier fiscal pour les plus riches, les salaires et pensions de retraite en berne, tout cela n’était pas la faute des immigrés ! D’autre part il y a la lutte, depuis plusieurs mois, de milliers de sans papiers qui, avec l’appui syndical, occupent souvent leur lieu de travail et réclament simplement de pouvoir vivre légalement là où ils travaillent et où ils payent des impôts. Gageons que ce mouvement exemplaire par sa détermination et sa durée contribue aussi à ce que les immigrés, avec ou sans papiers, soient mieux considérés, comme des travailleurs à part entière, comme tous les autres. A l’inverse, d’autres sondages récents font état d’un sentiment très partagé sur la question de « l’identité nationale » et même d’une remontée de la popularité du ministre Besson (+ 7%)… Ils ne peuvent que conforter notre préoccupation sur l’infiltration durable au sein de la droite et de son électorat d’une idéologie d’exclusion nauséabonde. En vérité, Sarkozy a certes siphonné les voix du FN mais aussi une partie de ses idées !
Nous militants syndicaux antifascistes continuerons à veiller et alerter de toute remontée, toujours possible, du Front National et , en même temps , ne ménagerons pas nos forces pour pointer et dénoncer tout ce qui , dans cette droite dure, révèle cette contamination de plus en plus assumée.
VISA