Alors que le FN se met en rang pour les prochaines échéances électorales (départementales de mars puis régionales de décembre 2015), Il est nécessaire de revenir sur l’analyse de ce qui s’est passé au cours de son congrès, tenu à Lyon les 29 et 30 novembre 2014 et dont le parti est sorti renforcé, tout au moins jusqu’aux attentats terroristes des 7, 8 et 9 janvier dernier (article à venir).
Le congrès du FN ne révélait pas de véritables enjeux en termes de direction : la présidente était l’unique candidate à sa réélection, et a été en toute logique « élue avec 100 % des voix ». Surtout, les orientations ne faisaient l’objet d’aucun débat contradictoire, devant ou avec les congressistes. Au FN, il existe des tendances parfois appelées « sensibilités », mais elles ne peuvent pas s’afficher ouvertement ; et les choix des marqueurs idéologiques sont effectués à travers les choix des personnes mais jamais discutés ouvertement.
Dans ce contexte, seuls les repères internationaux constituaient un enjeu relativement important. En amont, un débat sur la stratégie internationale avait durement opposé, depuis le mois d’août 2014, Aymeric Chauprade – chef de file des députés FN au Parlement européen – d’un côté, et l’antisémite Alain Soral de l’autre. Même si celui-ci se place formellement en dehors du parti depuis 2009, ses positions, se voulant « résistant au Nouvel ordre mondial » et à « l’Empire américano-sioniste », trouvent un écho favorable auprès de certains cadres du FN. Chauprade, quant à lui, avait prôné – dans un papier publié au cœur de l’été dernier – de s’allier au pouvoir russe d’un côté, à la droite israélienne de l’autre. Et de définir l’islamisme sunnite comme ennemi principal stratégique, un ennemi qu’il s’agit, ensuite, pour le FN de relier à l’agitation contre l’immigration musulmane présente en France.
Chauprade, qui a aussi proposé de soutenir ouvertement les frappes militaires des USA contre les djihadistes en Irak et en Syrie (alors que la majorité du parti est pour un soutien logistique de la France sans participation active), sort totalement marginalisé de ce congrès. Alors qu’une vice-présidence pour lui avait été évoquée en amont, il n’entre finalement dans aucune des instances dirigeantes du FN. Sur certains points, il est visiblement allé trop loin.
Un certain nombre de dirigeant-e-s du parti était monté au créneau, dans les semaines précédant le congrès, pour demander un vote favorable du FN, à l’Assemblée nationale, à la reconnaissance symbolique d’un Etat palestinien. Au sein du parti, cette question est évidemment reliée à une autre, cachée, qui consiste à savoir quelle place est donnée à l’antisémitisme, vis à vis du racisme anti-musulman. Marion Maréchal-Le Pen (qui avait initialement plaidé pour un vote favorable à la reconnaissance d’un Etat palestinien par la France) a finalement choisi l’abstention.
En revanche, concernant l’alliance avec le pouvoir russe, les choses sont très claires. Si les informations de « Médiapart » sont exactes, Marine Le Pen avait rencontré Vladimir Poutine en personne, en février 2014, avant que le fameux crédit de neuf millions d’euros crédit soit accordé au parti. Ce voyage n’a pas été annoncé officiellement, à la différence des accueils en grande pompe qui ont été réservés à Marine Le Pen à Moscou en juin 2013 puis en avril de l’année suivante. Les liens avec le pouvoir russe ont été affichés au grand jour, lors du congrès, puisqu’un vice-président de la Douma – Andreï Issaïev – et le chef adjoint de la Commission des affaires internationales du Sénat russe, Andreï Klimov, y étaient présents. Les deux Andreï appartiennent au parti « Russie unie », au pouvoir.
Un autre invité international était Geert Wilders, chef de file de l’extrême droite aux Pays-Bas et du « Parti pour la liberté » (PVV). Ceci pourrait apparaître contradictoire, dans la mesure où Wilders représente une extrême droite « occidentaliste » selon les termes utilisés dans cette mouvance. Mais Wilders a fait un chemin qui l’a éloigné de son pro-américanisme initial vers un nationalisme « souverainiste ».
L’élection au Comité central du FN, instance d’une centaine de membres sans véritable pouvoir de décision, a toujours servi de baromètre pour mesurer la popularité de tel ou tel dirigeant. C’est Marion Maréchal-Le Pen qui a obtenu un gros score et a raflé la première place, avec 80 % des voix exprimées, sans aucun doute aidée par son patronyme. Florian Philippot, présenté comme son grand rival parce qu’il incarne un positionnement stratégique différent, a dû se contenter de la quatrième place avec 69 % des suffrages. Ceci n’est cependant pas la déroute, que certain-e-s avaient espérée ou redoutée. Les deux figures du parti vont ainsi pouvoir continuer leur route.
Philippot, vu par beaucoup comme un jeune ‘technocrate’, (33 ans) et au parti depuis seulement trois ans avant de connaître une fulgurante ascension (vice-président du parti), passe pour un conseiller ayant l’oreille de la présidente. Il représente une ligne qui mise avant tout sur les sujets économiques et sociaux, pour lesquels le FN doit se substituer à la gauche en marginalisant celle-ci et en monopolisant l’opposition au libéralisme. Marion Maréchal-Le Pen fait partie de celles et de ceux qui pensent que « ça commence à faire beaucoup » en termes de discours social (voire « socialisant » à leurs yeux), et qu’il ne faut pas négliger les intérêts patronaux, surtout ceux du petit patronat. Aussi, pour corriger la ligne de sa tante, s’appuie-t-elle, avec le soutien de son grand-père, sur le succès des mobilisations droitières sur le thème des « valeurs », notamment contre le mariage pour tous. Ceci pour relativiser l’importance de la démagogie sociale dans le positionnement du parti, qui a une place importante dans le discours actuel de Marine Le Pen.
Le vote au « Comité central » a révélé autre chose, au passage. Alors que le FN revendique publiquement 83 000 adhérents, le calcul des votes tels qu’indiqués par la direction du parti démontre qu’il y a, en réalité, moitié moins : environ 42 000. Le FN a toujours eu l’habitude de gonfler le nombre de ses adhérent-e-s.