«Vous avez vu, il n’est pas passé!» Francine Blanche, secrétaire confédérale de la CGT, jubile en évoquant le cas de Fabien Engelmann, ce cégétiste suspendu de ses fonctions de secrétaire du syndicat des agents territoriaux de la mairie de Nilvange pour avoir porté les couleurs du FN dans le canton d’Algrange, en Moselle. «Il a été éliminé au premier tour des élections cantonales, insiste-t-elle. Comme quoi, quand on va mouiller la chemise, on fait bouger les choses!»
Elle fait référence à une réunion de crise organisée à Metz le 28 février, une semaine après l’exclusion du transfuge, à la demande de l’union départementale CGT et de la fédération des services publics. Près de 140 cégétistes réunis. Et des prises de paroles sortant du cadre habituel des revendications. Certains responsables ont dit leur trouble face à la situation, «comme le syndicat des pompiers qui se retrouve face à des salariés hésitant entre Sarkozy et le FN». «Il faut causer, poursuit Francine Blanche, il faut parler, il faut l’avoir ce débat sur le FN.» «Sinon, prévient-elle, il sera trop tard.»
Un peu comme à FO? Dans le canton de Cysoing dans le Nord, Annie Lemahieu, privée de son mandat de déléguée régionale du personnel civil des armées parce qu’elle était candidate du FN, a obtenu 19,19% des voix, contre 43,62% pour l’UMP. En deuxième position devant le représentant du Parti radical de gauche, elle sera présente, dimanche prochain, au second tour. Comme la CGT, FO a sanctionné sa militante. Mais, à la différence de la CGT, cette organisation refuse de s’engager contre le FN, ne dérogeant pas à sa règle d’«indépendance» par rapport aux partis politiques, quels qu’ils soient.
Pour la CFDT, la CGT, la FSU, Solidaires et l’Unsa, justement, la formation d’extrême droite «n’est pas un parti comme les autres». C’est cette conviction qui motive leur signature d’une «déclaration commune» visant à réagir à l’intrusion de Marine Le Pen sur les questions sociales, mais aussi à une plus grande réceptivité des salariés. Dans leur texte rendu public le 17 mars, à quelques jours du premier tour des élections cantonales, ces syndicats se disent «déterminés à empêcher l’instrumentalisation du syndicalisme» et de la situation sociale par le FN.
L’heure est grave, écrivent-ils en substance, égrenant les 5 millions de demandeurs d’emploi, les 8 millions de Français vivant sous le seuil de pauvreté, l’accroissement de la précarité et la dégradation des conditions de travail, avant de dénoncer l’utilisation qui en est faite par l’extrême droite.
«La thèse de la préférence nationale, insistent-ils, est antinomique avec les valeurs fondamentales du syndicalisme. L’exclusion, le rejet de l’autre, le repli de la France sur elle-même et la fermeture des frontières, la désignation de boucs émissaires, la dénonciation de l’immigration comme responsable de tous les maux sont des attitudes qui, l’histoire en témoigne, ne peuvent conduire qu’au pire.» Au contraire, «la solidarité entre tous les salariés et la lutte contre toutes les formes de discrimination» sont «au cœur des valeurs du syndicalisme», soulignent-ils.
«Chacun son rôle, chacun sa place»
Outre FO, la CFE-CGC et la CFTC n’ont pas souhaité non plus s’associer à cette démarche, de peur de se couper d’une partie de leurs adhérents. La centrale des cadres justifie sa position en déclarant ne pas vouloir «mélanger» la politique et le syndicalisme. «Chacun son rôle, chacun sa place», peut-on lire dans un communiqué. Sur la même ligne, le syndicat d’obédience chrétienne explique son refus en déplorant que le texte commun évoque les valeurs du syndicalisme sans les définir.
Mais l’embarras est palpable, d’autant que la CFTC a aussi son candidat frontiste, en la personne de Thierry Gourlot, présent au second tour des élections dans le canton de Saint-Avold 2, en Moselle. Simple adhérent, il ne peut être exclu, selon un représentant du syndicat, alors même qu’il est co-fondateur, avec Louis Aliot, le vice-président du FN, du tout nouveau Cercle national de défense des travailleurs syndiqués, créé en réaction aux récentes suspensions.
La question de l’intervention dans le débat politique public se pose de manière récurrente. La règle de neutralité unanimement observée depuis 1993, lorsque la CGT a arrêté de donner des consignes de vote, a une première fois été rompue en 2002, à l’occasion de l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Appel à manifester le 1er mai et à «faire barrage à l’extrême droite»: les divisions étaient, à quelques nuances près, les mêmes qu’aujourd’hui.
Dans le carré de tête, déjà: la CFDT (Nicole Notat), la CGT (Bernard Thibault), la FSU (Gérard Aschieri), l’Unsa (Alain Olive) et le Groupe des Dix (Annick Coupé), tandis que Marc Blondel (FO) défilait dans un cortège séparé, de même que la CFTC. La CFDT avait invité à voter «massivement pour Jacques Chirac». E la CGT avait dénoncé le programme «économiquement et socialement à l’extrême droite, réactionnaire et conservateur» du FN. Égale à elle-même, la CFE-CGC n’avait donné aucune consigne de vote et n’avait pas appelé à manifester. Plutôt que de s’engager contre le parti de Jean-Marie Le Pen, FO s’était contentée de rappeler son attachement aux «valeurs républicaines».
Pour contourner l’inertie des centrales syndicales, des adhérents de Solidaires, de la CGT, de la FSU et de la CFDT se sont rassemblés depuis 1996 pour «recenser, analyser, dénoncer les incursions de l’extrême droite et plus particulièrement du Front national sur le terrain social». Signe d’ailleurs que les tentatives d’infiltration ne sont pas nouvelles. Leur collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa) vient opportunément de publier une brochure de 29 pages intitulée «FN, le pire ennemi des salariés».
«Démasquer l’imposture sociale»
Face aux assauts sur ses adhérents, la CGT a décidé, en prévision de la présidentielle de 2012, d’aller au-delà d’un texte de principes. Marine Le Pen empiétant de plus en plus sur son terrain, la centrale paraît convaincue de la nécessité d’adapter sa contre-offensive. Des réunions devraient être organisées par les unions locales et départementales et par les sections d’entreprise. À la confédération, un argumentaire «détaillé» est en préparation, ceux de 2002 et 2007 étant en partie périmés. «Il est urgent de réagir», lance Agnès Naton, secrétaire confédérale chargée, avec d’autres, de sa rédaction.
«Marine Le Pen a relooké son programme en collant aux préoccupations sociales. Certaines de ses déclarations pourraient être signées par la CGT. Il faut le reconnaître pour mieux déconstruire ce qu’elle dit, pour mieux démasquer l’imposture sociale», indique-t-elle, promettant de faire circuler «dans une dizaine de jours» des fiches thématiques adressées aux militants. «Ça pourra les aider dans leur entreprise lorsque les salariés leur posent des questions, assure-t-elle. Mais en interne aussi cela aura une utilité puisque le danger est celui de la banalisation. Il semblerait que le vote, voire l’appartenance au FN, soit de plus en plus libéré, y compris chez nous. Certains de nos syndicats ont parfois du mal à se désolidariser de syndiqués ne cachant pas leur préférence pour le FN.»
«Les partis fascistes se sont souvent parés de vertus sociales pour accéder au pouvoir»
Dans une récente lettre envoyée à l’ensemble des secrétaires généraux de la CGT, Bernard Thibault prend acte de la nouvelle configuration, en fustigeant l’«entrisme» du FN. «Il est de notre responsabilité, prévient-il, de faire preuve d’une grande vigilance et d’une réactivité collective déterminée. C’est une exigence supérieure à toute autre considération, y compris la perte éventuelle de syndiqués, voire exceptionnellement la perte d’un syndicat.»
Au-delà de la sanction, il affirme dans ce courrier la nécessité de défaire un à un les arguments du FN. «L’histoire nous enseigne que les partis fascistes se sont souvent parés de vertus sociales pour accéder au pouvoir», écrit-il avant d’ajouter: «Face à ce risque majeur pour les salariés et la démocratie, il est de notre responsabilité d’éclairer les salariés par l’information et le débat sur la réalité des thèses et des positions du FN, sur le plan économique et social comme en matière de libertés publiques. Même peinte à “la couleur Marine”, l’exploitation par le FN des peurs et de la précarité sociale engendrée par les politiques en vigueur demeure la même et trouve sa source selon lui dans une cause principale: l’étranger. L’immigré comme le Français qui n’est pas “de souche” sont ainsi présentés comme les responsables de tous les maux. Cela a comme conséquence de détourner l’attention des véritables causes de l’exploitation dont les salariés, quelle que soit leur origine, sont victimes et donc de contribuer à entretenir le système tant décrié.»
Pour les syndicalistes, la préférence nationale, mesure ouvertement discriminatoire, n’est pas forcément la plus difficile à contrer. En revanche, quand Marine Le Pen prétend défendre les salariés contre le patronat et s’émouvoir des effets d’un libre-échange «débridé» sur les conditions de travail, ça se complique.
Francine Blanche, à la CGT, a commencé à décortiquer ses déclarations ainsi que le programme du FN tel que présenté sur son site. «On voit bien qu’il n’y a rien sur les droits des salariés, notamment en matière de licenciement ou en cas de fermeture ou de délocalisation. Le seul droit qui leur est octroyé concerne l’actionnariat salarié. En fait, le FN n’offre strictement aucun outil pour s’opposer d’une manière ou d’une autre au patronat. Ce parti est par ailleurs foncièrement anti-grève», insiste-t-elle rappelant les propos de Marine Le Pen du 22 octobre 2010, lors du conflit sur les retraites: «Ensemble, gouvernement et syndicats jettent la France dans le chaos. Voilà deux semaines que la France s’installe dans le chaos, entre grève, manifestations et blocus… La tolérance zéro doit s’appliquer à tous les émeutiers.»
«Par rapport à son père, poursuit-elle, la présidente du FN fait semblant de défendre un État fort, mais il ne faut pas s’y tromper, dans la partie fonction publique de son programme, elle affirme que l’État “omnipotent est devenu une surcharge pour les comptes de la nation et un danger pour les libertés économiques”. En gros, ça veut dire virer au moins 30.000 fonctionnaires et vive le néo-libéralisme. Son obsession de sortir de l’euro, c’est de la pure démagogie. En plus des conséquences sur les salaires, tout le monde sait que ça ne se passe pas comme ça. Quant aux travailleurs étrangers, elle veut leur imposer une majoration de 35% des cotisations sociales. Ni plus ni moins de l’apartheid social!» «Et puis, ajoute-t-elle, il y a tout le reste de la peine de mort à la mise en cause de l’IVG, on ne peut pas laisser pas ça.»
Le FN est anti-social, voilà ce que la CGT veut montrer. «Pour élargir son électorat, Marine Le Pen cherche à capter le mécontentement social. Mais elle n’a rien à proposer en matière sociale. Elle défend des positions néo-libérales, sur le fond, idéologiquement, elle n’a pas changé. On l’a vu pendant le mouvement sur les retraites quand les salariés sont mobilisés, exit le FN, son discours n’a plus de prise. Ce parti se nourrit des moments où la conflictualité est moindre», observe Raymond Chauveau, à l’origine à la CGT du mouvement de grève des travailleurs sans papiers.
«Des piquets de grève, ajoute-t-il, j’en ai fait un paquet, des restaurants parisiens les plus huppés à l’entreprise pourrie de Nanterre. Jamais, dans ce genre de situation, personne ne m’a ressorti le coup de la préférence nationale. Personne ne m’a jamais dit que les sans-papiers venaient leur prendre leur boulot. Les gens savent bien que quand les uns se battent, c’est pour tout le monde, il y a une identification de tous à la lutte.»
À cette aune, l’affaiblissement du syndicalisme est de mauvais augure. Sur fond de précarisation de l’emploi, les salariés se retrouvent isolés, qu’ils travaillent en intérim, en CDD ou à temps partiel, ou qu’ils soient privés d’emploi. Leurs chances de croiser un délégué syndical susceptible de défendre leurs droits se réduisent, de même que les possibilités de mobilisation. Se pose alors la question de la responsabilité syndicale d’investir urgemment ce champ jusqu’à présent délaissé.
Source : Carine Fouteau
Médiapart.