« La fin des années Le Pen », n’hésite pas à écrire le Nouvel Observateur le 14 juin dernier « Le Pen, la fin » avait titré Libération une semaine plus tôt, tandis que Le Monde, lui, publiait dans son numéro du 12 juin un éditorial intitulé « FN, fin ».
N’est-ce pas aller un peu vite en besogne ? Certes, il ne faut pas être grand devin pour prédire la fin plus ou moins proche de la carrière politique de Jean-Marie Le Pen, âgé de 79 ans. Certes, la capacité de nuire du FN, du point de vue de la droite (multiplication de « triangulaires » dans les années 90) a fortement diminué. Cependant Marine Le Pen, seule rescapée du parti d’extrême droite au second tour des législatives, a obtenu un très gros score. De plus, elle a beneficié du soutien de certaines personnalités issues de la droite classique.
L’avenir du FN dépend, dans une large mesure, de l’évolution des contradictions politiques et sociales, sous la présidence Sarkozy. De nombreux électeurs d’extrême droite ont été attirés par l’image d’ « homme fort capable d’imposer des ruptures et des changements » dont s’est paré Nicolas Sarkozy. Le proche avenir nous dira s’il sera capable de maintenir, durablement, cet électorat dans son giron. L’expérience récente de l’Autriche nous démontre qu’il est souvent trop précoce de prédire la mort politique d’une extrême droite, même divisée, même scindée en deux partis, même incapable de gérer sa participation au gouvernement (dans le cas autrichien). La droite populiste et post-nazie autrichienne, après avoir atteint 27 % des voix aux législatives d’octobre 99, avait chuté à 6 % aux Européennes de juin 2004, quand elle ne réunissait plus alors que le noyau dur de son public. Mais elle a obtenu, (les deux formations réunies) de nouveau 15 % des voix aux dernières législatives d’octobre 2006. Une force politique ne disparaît pas facilement, même si elle connaît des crises, des impasses et des divisions. La seule situation fatale pour elle, se présente quand elle apparaît ouvertement incapable de fournir des réponses idéologiques qui semblent (aux yeux de ses propres sympathisants) en phase avec les problèmes posés dans une situation historique donnée.
Marine Le Pen sauve quelques espoirs pour l’extrême droite
Seule candidate « survivante » du FN au second tour, la fille du chef se présentait devant les électeurs à Hénin-Beaumont, dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais.
A la différence de beaucoup d’autres endroits en France, le FN se montre, dans cette zone industrielle en crise, encore capable de fournir un travail de terrain réel, au quotidien. Il s’avère même en mesure de coller aux préoccupations concrètes de la population locale et notamment de sa composante populaire. La fille du chef n’avait pas choisi sa circonscription de façon fortuite. En 2002, elle s’était déjà présentée dans la même région, la 13e circonscription du Pas-de-Calais, à Lens (où elle avait obtenu environ 24 % des voix au premier tour, un peu plus de 32 % au second). A l’époque, Steeve Briois, cadre local, en grande partie responsable de ce travail de terrain expliquant cet ancrage social, avait été candidat dans la 14e circonscription du Pas-de-Calais, à Hénin-Beaumont… où il avait réalisé un score extrêmement proche de celui de Marine Le Pen dans la circonscription voisine.
En 2007, Marine Le Pen a été parachutée dans la circonscription de Steeve Briois. Elle n’avait donc rien laissé au hasard, et ses chances de succès sur place s’expliquaient davantage par la configuration politico-sociale locale que par son profil personnel. (Son score de 2002 avait été réalisé alors qu’elle était encore relativement inconnue sur le plan national. Puis aux régionales de mars 2004, en Ile-de-France, après une campagne annoncée en fanfare, elle avait réalisé un score très médiocre – comparé au niveau électoral du FN d’alors -, avec un peu moins de 12 %.)
Entre les deux tours
Au soir du 10 juin, Marine Le Pen obtient 24,5 % des voix. Ce résultat, proche de celui de Briois en 2002, la place à quatre points de son rival, le candidat PS et député sortant Albert Facon (à 28,2 %). Au second tour, Marine Le Pen n’a, a priori, guère de chances d’augmenter son score. Et il semble difficile pour elle d’obtenir plus des 32 % réalisés par Briois en 2002. Le quotidien régional La Voix du Nord (Lille) ne cesse d’ailleurs d’annoncer qu’elle a épuisé ses réserves de voix dès le premier tour.
Cependant des personnalités issues de la droite classique vont apporter explicitement leur soutien à la candidature de Marine Le Pen. Ainsi l’ancien éditorialiste du Figaro Magazine (et défenseur, aux régionales de mars 98, d‘une alliance entre la droite et le FN) Alain Griotteray va s’exprimer dans ce sens. Il est secondé dans cette entreprise par Michel Caldaguès, qui a, comme Griotteray milité dans la Résistance pour des motifs plus nationalistes qu’antifascistes, et qui a longtemps été sénateur (RPR) de Paris. Caldaguès a aussi été maire du 1er arrondissement de Paris, jusqu’en 2000, alors qu’Alain Griotteray préside la mairie de Charenton (94) jusqu’en 2002, sous les couleurs de l’UDF de l’époque. Tous les deux déclarent, en ce printemps, qu’il faut soutenir Marine Le Pen au nom de la sauvegarde des nations face à une Europe supranationale. Le 13 juin, à mi-chemin entre les deux tours, Griotteray et Caldaguès invitent d’ailleurs la fille du chef du FN dans leur émission sur ‘Radio Courtoisie’, radio qui a pour vocation de rassembler différents courants de la droite et de l’extrême droite.
Le député européen « souverainiste » (villiériste) Paul-Marie Coûteaux, élu en 2004 sur la liste conduite par le vicomte vendéen, appelle à son tour à voter pour Marine Le Pen, pour des raisons similaires. Par ailleurs le comité de soutien à la candidate est dirigé par Daniel Janssens, un socialiste déçu qui avait été pendant 17 ans le président de la section PS de Leforest (municipalité à quelques kilomètres de Lens, de Douai et d’Hénin-Beaumont), et pendant 24 ans adjoint au maire de cette ville.
Au-delà de l’engagement de plusieurs personnalités issues des partis politiques « traditionnels » (hors FN), toutes les forces politiques sont hostiles à la candidate FN. Cependant l’UMP, au plan national, bien qu’hostile à l’élection de Marine Le Pen, n’appelle pas explicitement à voter pour le candidat du PS. Le candidat local de l’UMP, Nesrédine Ramdani (13 % au premier tour), déclare néanmoins, en son nom personnel, qu’il votera pour le candidat socialiste au second tour.
Résultat
Finalement, Marine Le Pen peut malgré tout créer une petite surprise, en obtenant 41,7 % des voix. Cela fait presque 15 points de plus que Briois en 2002. Surtout, l’augmentation du nombre de voix ne s’exprime pas uniquement en pourcentage, mais aussi à travers le nombre absolu d’électeurs. De 10.593 voix au premier tour, Marine Le Pen passe à 17.107 voix au second. Un résultat sans appel. Dans la municipalité de Beaumont, elle rassemble 52 % des voix, et dans l’ancien bureau de vote de Steeve Briois au sein de la commune d’Hénin, 53 %.
Ce résultat global laisse fortement supposer qu’une bonne partie des voix obtenues par la droite classique, le 10 juin, est allée se reporter sur Marine Le Pen le 17. En effet, la fraction de l’électorat populaire acquise aux thèses du FN a déjà dû massivement voter pour elle dès le premier tour. Une certaine adhésion dans ces milieux était d’ailleurs malheureusement bien réelle, à en suivre un reportage paru la veille du second tour dans ‚Le Monde’ sous le titre ‚Dans le Pas-de-Calais, Marine Le Pen en « terrain conquis »’, dont voici des extraits :
4 heures, jeudi 14 juin : c’est la relève à l’usine Faurecia, équipementier d’automobiles d’Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais. Une quinzaine de militants et sympathisants du Front national entourant Marine Le Pen distribuent des tracts aux ouvriers et employés qui sortent par petits paquets. La voie est large mais nul ne songe à les éviter.
Les mains se tendent pour prendre le texte qui parle de « désindustrialisation » et de « délocalisation » dont l’Europe est rendue responsable. Des mots trop concrets dans la région qui a vu la fermeture de Metaleurop et de Samsonite. Rares sont les personnes qui refusent les tracts ou les jettent. Beaucoup sourient, lancent un bonjour. Certains vont serrer la main de la vice-présidente du FN, qui affrontera dimanche 17 juin, dans la circonscription, le député socialiste sortant Albert Facon.
Parfois un bref échange s’installe : « Courage pour dimanche ! », lance une femme, « Faut pas que Facon passe ! », s’exclame un jeune homme. « Il n’y a plus que nous pour défendre les ouvriers face au mondialisme ! », réplique la candidate du FN en saluant deux salariés de Faurecia qui passent en klaxonnant dans la rue. Tout à l’heure, un gardien est venu la saluer. Il lui a pris un petit paquet de tracts et en a donné un à un camionneur. Steeve Briois, le suppléant de Mme Le Pen, qui depuis 1995 laboure cette circonscription, ne s’étonne pas d’un tel accueil : « Ici nous sommes en terrain conquis. Deux cents emplois devraient être supprimés. »
A quatre jours du scrutin, la benjamine du président du FN ne ménage pas ses efforts pour glaner des voix. Jeudi matin, elle se trouvait sur le marché de Noyelles-Godault, serrant les mains, posant pour des photos, écoutant les doléances d’une mère de famille qui cherche un logement, d’un jeune au chômage ou encore d’un couple en proie à des difficultés administratives. L’occasion pour elle de lancer avec un soupir de compassion « Ah, Facon ! Il fait beaucoup de promesses mais ne les tient pas » ou bien « Ici c’est le copinage, moi je serai l’élue de tout le monde », en prenant les coordonnées de ses interlocuteurs ou en les invitant à « passer à la permanence du Front ». Succès, au moins de sympathie, garanti. (….)
L’extrême droite jubile et le journal proche du FN ‚National Hebdo’ orne sa Une du 21 juin de ce titre : « Marine 42 % », accompagné d’une photo de la candidate. Certes, pour le parti d’extrême droite, il s’agit aussi de dissimuler l’ampleur de son recul dans le reste de la France et de masquer sa défaite. Il n’en empêche qu’il se trouve (en partie) revigoré par le score d’Hénin-Beaumont. Lors de la soirée électorale, Marine Le Pen déclare : « Ce soir, la reconquête nationale part d’Hénin-Beaumont, de ces terres populaires, un symbole. » Bien entendu, avant d’aller « reconquérir » quoi que ce soit, pour le FN, il devra d’abord être question d’aller récupérer ses propres électeurs perdus. Mais Marine Le Pen aura démontré que les succès n’étaient pas devenus impossibles.
En attendant, le parti doit verser… dans la mendicité. Le soir même du second tour, le public apprend que Jean-Marie Le Pen vient de lancer une campagne « SOS Front national », exhortant les particuliers à renflouer les caisses du parti dont la situation financière est catastrophique. Environ 360 de ses 555 candidats aux législatives, n’ayant pas dépassé la barre des cinq pour cent des voix requise, n’obtiendront pas le remboursement de leurs frais de campagne. Le financement public du parti, calqué sur ses résultats aux législatives, sera amputé de 60 % par rapport à la période précédente (2002 à 2007). Puis le parti devra rembourser 8 millions d’euros avancés par ses propres candidats. La situation globale du FN n’est donc pas rose.
Ne l’aidons pas à trouver le temps pour se reconstruire