
Un des rêves de Jean-Marie Le Pen (un de plus ?) ne se sera pas réalisé. Le 14 juillet 2009, à la séance inaugurale du Parlement européen, il n’aura pas ouvert la séance en tant que doyen d’âge de l’assemblée. Quelques semaines auparavant, une majorité d’eurodéputés a modifié les statuts du parlement de Strasbourg, afin d’empêcher le président du FN de tenir le perchoir. Désormais, ce n’est plus de doyen d’âge qui préside, automatiquement, la première séance. Cette mesure aura, finalement, été inutile – un autre eurodéputé étant plus âge que Le Pen (81 ans). En tout cas, cette dernière consécration symbolique dont aurait rêvé le leader d’extrême droite, n’a pas eu lieu.
Néanmoins, son parti n’est pas mort, même s’il a été enterré – trop vite – par de trop nombreux commentateurs politiques. Entre fin juin et début juillet 2009, le Front national aura engrangé des résultats en apparence contradictoires lors de deux élections (municipales) partielles, l’une dans le Nord-Pas de Calais, à Hénin-Beaumont et l’autre dans le Sud, à Perpignan.
A Hénin-Beaumont
Dans le cas d’Hénin-Beaumont, le FN a réussi à percer (grâce à une implantation locale conduite de longue date par Steeve Briois) dans une ville ouvrière anciennement solidement ancrée à gauche. Depuis soixante ans, la mairie d’Hénin-Beaumont a été dirigée par des communistes, puis par des socialistes. La mainmise d’une quasi-mafia politique locale, sa mauvaise gestion, les détournements et l’endettement de la ville (ayant pour conséquence un alourdissement des impôts locaux, dur à supporter pour les ménages populaires) ont fini par saper la confiance de nombreux électeurs vis-à-vis de la gauche officielle.
Le FN a su se développer sur ce terrain-là. Ajoutons qu’il a été, à la différence des nombreux autres visages qu’il présente, beaucoup plus prolifique sur les questions sociales et sur «la crise» que sur ses propres «solutions» : nationalistes, racistes, excluant toujours une partie de la population. Sur place, à Hénin-Beaumont et dans sa région, le FN a préféré montrer un visage (à première vue) sympathique, une «proximité» avec les gens, une oreille attentive aux préoccupations sociales. C’est à Douai – située à quelques kilomètres d’Hénin-Beaumont – que Marine Le Pen, avec d’autres militants et cadres du FN, aura distribué (en avril 2009) des tracts sur la crise économique, à 5 heures du matin, aux portes des usines Peugeot. Ici, c’est, avant tout le geste qui compte et moins le contenu des tracts («le protectionnisme», la fermeture des frontières : un pseudo-remède qui n’a pas sauvé la France de la crise économique en 1931 alors que l’Union européenne n’existait pas encore). Cependant, le FN ne fait, bien entendu, pas que poser des questions. En tant que force politique, il prétend aussi livrer ses réponses, et celles-ci sont ce qu’elles sont : racistes, exclusives.
Par ses propres forces et sans alliés politiques, le FN aura réussi à monter à 39,3 % des voix exprimées au premier tour. Au second tour, et alors qu’il ne faisait face plus qu’à une seule liste – celle du futur maire Daniel Duquenne (divers gauche) -, il réussit à obtenir 47,62 %. Précisons que, sur dix-huit bureaux de vote que compte la ville d’Hénin-Beaumont, quatre font figure de zones de force du FN qui y dépasse la majorité absolue. Trois d’entre eux se situent dans les quartiers les plus populaires, les plus pauvres d’Hénin, des bureaux de vote qui étaient anciennement de solides bastions du PC quand celui-ci tenait la ville. Le quatrième est situé dans l’ancienne ville de Beaumont, dont une partie de la population cherche toujours à se « venger » – ici, par le bulletin de vote – du fait d’avoir été « rattaché » à Hénin. Cette spécificité locale mise à part, nous sommes donc, ici, bien en face d’une dynamique de vote populaire.
Cette dynamique mêle des aspects locaux (l’état des finances de la ville, la déception extrême laissée chez beaucoup d’électeurs par la gauche officielle) et des aspects personnels (la forte médiatisation de Marine Le Pen, la longévité politique assez durable du cadre local Steeve Briois) avec des aspects plus généraux.
Le FN n’a pas gagné la mairie. Certains de ses partisans les plus «chauffés» paraissent en avoir ressenti une violente frustration, comme semble attester l’«attentat» à la grenade-lacrymogène commis, en pleine soirée électorale, contre le nouveau maire, Daniel Duquenne. La tension était alors très palpable. Cependant, nous pourrions aussi parier que la défaite du FN (du point de vue de l’appareil du parti) ne pèse, en l’espèce, pas aussi lourd que ça. Premièrement, le FN aura été suffisamment proche de la majorité – 530 voix le séparant de la liste victorieuse – pour que la perspective selon laquelle «il peut gagner» reste assez crédible. Deuxièmement, au même moment, le FN ne se voit pas mis devant la responsabilité concrète de gérer la ville. Enfin, le FN ne reste pas passif après cette élection ; il a annoncé, dès le lendemain du second tour, qu’il allait déposer un recours au tribunal administratif pour demander l’annulation du scrutin. Le parti d’extrême droite reste donc dans une dynamique où il crée une mobilisation autour de lui, et où il se pose en victime de prétendues «manipulations». Concrètement, le FN compte se servir de l’argument que la liste adverse aurait menacé, sur des tracts distribués avant le second tour, que la ville manquerait de subventions (régionales ou nationales) au cas où le FN aurait conquis la mairie. Ceci est présenté, par Marine Le Pen, comme une sorte de chantage psychologique.
A Perpignan
Les résultats de l’élection partielle de Perpignan, qui a dû se tenir (les 21 et 28 juin) suite à l’«affaire des chaussettes» – le bourrage des urnes en 2008 -, semblent se situer à contre-courant de ceux obtenus par le FN à Hénin-Beaumont. En effet, si le parti d’extrême droite avait espéré pouvoir (ici aussi) prospérer sur fond d’«affaires» de la classe politique, le résultat est plutôt l’inverse, le parti d’extrême droite chute. Après les 12,3 % obtenus en 2008 par la liste du FN (dirigée par son secrétaire général Louis Aliot) à Perpignan, cette fois-ci, elle obtient encore mois. Réalisant 9,42 % des voix, elle situe même en dessous de la barre des 10 % des voix, exigées pour avoir des élus au Conseil municipal. Le FN en sera donc absent pendant les cinq prochaines années.
Certes, la présence d’une liste Divers Droite assez «dure» (dirigée par François Rivière), montée avec la complicité de la majorité UMP à la mairie pour gêner le FN, aura handicapé le parti d’extrême droite. Cette liste aura obtenu, de son côté, 7,8 % des voix au premier tour. Mais cela n’explique pas tout : l’événement principal de cette élection aura été que, malgré «l’affaire des chaussettes», le maire UMP sortant de Perpignan (Jean-Pierre Alduy) aura réalisé une performance au premier et au second tour. Alduy sera réélu avec plus de 53 % des voix, «dans un fauteuil». Une partie de la réponse à ce «mystère», réside dans le fait que la droite UMP a réussi, sur la ville, à capter toute une couche de l’électorat qui était anciennement favorable au Front national, notamment le milieu « Pieds noirs ». Celui-ci avait contribué au gros scores du FN, à Perpignan comme en Provence-Alpes-Côte d’Azur, surtout dans les années 1980/1990, puis s’était massivement détourné de lui au profit de Nicolas Sarkozy aux élections de 2007.
Actuellement, il y a lieu de constater une sorte de «division en deux» de l’ancien électorat du FN, qui, jusqu’en 2007, a toujours possédé deux volets important. Le premier était constitué par un électorat droitier (au sens classique du terme), plutôt issu de la petite-bourgeoisie ou des couches moyennes, sécuritaire et souvent ouvertement raciste ; parfois marqué par un passé «Algérie française», militaire ou «Pieds noirs». Cet électorat s’est, majoritairement, détourné de lui au profit de la droite classique, depuis environ deux ans ; et même s’il semble avoir commencé à se détacher de la présidence Sarkozy, il n’est pas pour autant retourné au FN. (Pour plus de détails, voir aussi http://www.delitsdopinion.com) L’une des raisons de ce changement d’attitude vis-à-vis du FN, réside dans le fait que celui-ci ne semblait plus représenter une «alternative crédible», un jour capable de s’allier avec la droite ; et que la campagne de 2006/07 (marquée par des signaux inhabituels, en raison de la présence de Dieudonné et d’Alain Soral : le déplacement en banlieue à Argenteuil, …) ne lui semblait «pas assez sérieuse» du point de vue de droite. Un deuxième électorat, venu plus tard au FN, surtout dans la première moitié des années1990, reste «plus fidèle» aujourd’hui, en revanche. Là, il s’agit d’un électorat (ex-)ouvrier, souvent anciennement de gauche, frustré et désabusé par les expériences de la «gauche au pouvoir» et/ou par les changements internationaux – avec la fin du «socialisme réel» – après 1989. Cet électorat vote initialement – et, aujourd’hui encore, davantage que d’autres – pour le FN en raison de son aspect «protestataire», voire «anti-système». Cependant le poison du racisme, qui fournit ses «solutions» pour les problèmes sociaux soulevés au FN, ne manque pas de «travailler» aussi ce public dès lors qu’il est durablement attiré par le FN.
Le score d’Hénin-Beaumont, qui n’est pas automatiquement transposable à d’autres communes (puisqu’il reste marqué par des spécificités locales et aussi, peut-être surtout, par le personnage très médiatique de Marine Le Pen), relève de ce dernier ressort. Il aura, à l’évidence, conforté la stature de cette dernière au sein même de son parti, rendant encore plus probable la perspective de la succession à son père. Cependant, cela nécessitera qu’elle comprenne l’obligation impérative de continuer à «coller» à cet électorat, et à la fonction «tribunicienne» que cela implique. Ceci alors qu’en 2003, Marine Le Pen avait d’abord cherché à arrondir les ongles du FN en le rendant plus compatible avec le monde bourgeois, économique (intervention devant des étudiants de l’école du commerce HEC) ou médiatique, allant présenter le FN devant les femmes du Parti républicain des Etats-Unis à New York… Ce n’est pas tellement devant des journalistes ou un parterre de patrons qu’elle devra engager sa crédibilité, au cours des prochaines années, en tout cas dans un premier temps. Nous partageons ainsi l’avis du chercheur Jean-Yves Camus sur ce point : «Effectivement, ce ne sont pas les thématiques sécuritaires et de l’immigration qui feront les beaux jours du FN. C’est sur le terrain de la crise et des restructurations qu’il peut jouer désormais, ainsi que sur les thèmes de la corruption et de l’inefficacité de la classe politique.» (Voir également http://www.20minutes.fr)
Quand un journaliste bien en vue dépeint le FN en victime
La droite (la direction de l’UMP) avait, très majoritairement, manifesté son désir de voir le FN battu à Hénin-Beaumont. Ceci est lié au fait que la carrière politique de Nicolas Sarkozy, jusque-là, avait tenu (en bonne partie) à sa capacité d’absorber une fraction de l’ancien électorat FN. La stratégie poursuivie depuis 2002 incluait l’idée qu’il fallait «recycler» une partie du discours et du terreau idéologique du FN – mais sans ce parti lui-même, sans s’allier à ses dirigeants au moins. Dans ce sens-là, Valérié Pécresse avait «gaffé» à quelques jours du second tour d’Hénin-Beaumont, puisque la ministre de l’Enseignement supérieur avait fait comprendre qu’elle ne souhaitait pas choisir entre «une gauche qui a volé» et le parti d’extrême droite. Elle aura été fermement priée de bien vouloir rectifier ses propos, ce qui fut rapidement fait…
Tout le monde à droite, cependant, n’a passé un « ouf ! » de soulagement, après la défaite du FN. Eric Zemmour, journaliste (de droite) bien en vue, a-t-il ainsi fortement ironisé sur le résultat du vote à Hénin-Beaumont. Voici ce qu’il écrit dans le Figaro-Magazine du 11/12 juillet 2009 :
«Saura-t-on jamais pourquoi les habitants de Hénin-Beaumont n’ont finalement pas voulu mettre la liste du Front national à la tête de leur mairie ? Ont-ils cru que les loups entraient dans leur ville ? Que Marine Le Pen était antisémite et nostalgique de la Waffen-SS bien qu’elle ait construit sa carrière politique sur le refus systématique des <dérapages> reprochés à son père ? Ont-ils entendu le chant élyséen qui les exhortait à sauver la démocratie en danger ? Ont-ils compris que Valérie Pécresse les incitait à ne pas voter pour le FN après leur avoir dit de ne pas choisir, et que les appels de Xavier Bertrand en faveur du <front républicain> rendaient furieux les (rares) électeurs UMP du cru ? Ont-ils voulu éviter que le Ch’ti de New York Dany Boon ne décide Obama à envoyer les <boys> pour les libérer ? Ont-ils deviné que Martine Aubry nettoierait au plus vite les écuries d’Augias du socialisme nordiste ? (…) Ont-ils craint que les subventions régionales et départementales leur soient supprimées ? Que leurs services sociaux ferment les uns après les autres ? Ont-ils voulu se débarrasser des bataillons de journalistes, caméras au poing comme des armes, qui détruisaient la tranquillité de leur existence ? Et derrière eux, la centaine de militants d’extrême gauche antiraciste montés de Paris pour casser du <fasciste> ? Ont-ils eu peur d’être ostracisés éternellement alors qu’ils subissaient déjà la face obscure de la <mondialisation heureuse> : désindustrialisation massive, chômage de masse, immigration débridée, violence croissante ? Salauds de pauvres. »
Ainsi le journaliste fait-il entendre que le FN serait la victime, sur le plan électoral, de pressions inadmissibles et de manœuvres d’intimidation idéologiques. A l’en croire, la victoire à Hénin-Beaumont aurait dû, en quelque sorte, «naturellement» revenir au FN, s’il n’y avait pas eu toutes ces opérations plus ou moins avouables, plus ou moins inacceptables. Le Figaro-Magazine en reviendrait-il à ses premiers amours, ayant été une revue qui défendait fortement l’idée d’une alliance droite/FN dans le passé (avant d’être fermement recentré à partir de 1997…) ?
Jean-Marie Le Pen tire un bilan assez pessimiste de l’œuvre du FN
Malgré tout, le FN, s’il arrive à surmonteré ses difficultés actuelles et surtout à résoudre la question de la succession de son chef, restera toujours devant un problème important. Jean-Marie Le Pen, dans une interview donnée à la revue «nationaliste-révolutionnaire» Réfléchir & Agir (numéro 31, hiver 2009) l’a formulé ainsi :
« (Question 🙂 Le FN a-t-il réussi à créer une sorte de contre-culture à l’image de ce qu’avait réussi à créer le Parti communiste durant plus d’un semi-siècle ? (Réponse 🙂 Non, car nous n’avons jamais eu l’influence sociétale qu’a eue le PC. (…) Il a profondément pénétré le monde syndical, culturel – terrain qui lui avait été abandonné par la droite (…). (Question 🙂 Le Front ne pouvait-il pas en faire autant, avec un même travail métapolitique, ce travail des masses en profondeur ? (Réponse 🙂 Non. Nous n’avons jamais eu les moyens matériels et humains de mener une action dans cette direction d’autant que nous n’avions pas de correspondants dans le cinéma, le théâtre, la littérature, l’art en général, la culture, l’enseignement. (…) Cela s’est d’ailleurs bien vu lorsque je vais arriver en deuxième position en 2001 (Note : en réalité, le 21 avril 2002, à l’élection présidentielle) – moins par le mérite du FN que par les erreurs de la gauche, car le déroulement normal aurait voulu que ce soit Jospin qui soit en deuxième position où il aurait d’ailleurs battu Chirac. (…) »
Dans les années 1990, sous l’impulsion dans un encadrement situé autour de Bruno Mégret, le FN avait pourtant tenté de développer une politique de «maillage social», de création de pseudo-syndicats, d’associations thématiques «amies» ou à vocation «sociale» etc. Le parti d’extrême droite tentait alors de développer son «rayonnement» sur une partie de la société française.
Aujourd’hui, cette dimension demeure largement sous-développée. Probablement, Jean-Marie Le Pen présente, dans l’interview précitée, les choses sous un angle «trop fataliste», assez pessimiste (puisqu’il cherche à dissimuler ses propres responsabilités : ayant voulu tout contrôler dans son parti, il aura étouffé beaucoup d’initiatives dans l’œuf). Le problème reste entier pour son parti. Soit celui-ci réussit à développer un embryon de maillage social ou de «contre-culture» dans le sens précité ; soit il sera «condamné» à être une force supplétive de la droite classique (tout en demeurant marginal tant que cette dernière ne voudra pas s’allier à lui). Or, le «recentrage» de son électorat sur ses catégories les plus populaires vient lui compliquer l’équation.
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