Charters : Des tâches brunes sur la République

Malgré l’indignation de plusieurs dizaines d’organisations et de personnalités, un charter franco-anglais a convoyé dans la nuit du mardi au mercredi 21 octobre 27 afghans vers Kaboul.

Visa s’était déjà élevée, lundi 12 octobre, contre l’intention du gouvernement français de renvoyer dans un pays en guerre des personnes qui n’avaient commis aucun délit mais qui avaient simplement fui leur pays en raison de l’insécurité générale qui y règne.

Plus de 10.000 personnes, dont au moins un député UMP, ont d’ailleurs signé la pétition lancée la semaine dernière par France terre d’asile et une trentaine d’organisations européennes, dont VISA, contre la mise en place de « retours forcés vers l’Afghanistan« .

A ce moment, et encore très récemment, le ministre Besson avait promis qu’il n’y aurait pas de charter, tout en le préparant méticuleusement. Comment ne pas s’insurger contre les méthodes et l’idéologie du ministre Besson ? Comment accepter en démocratie qu’un ministre mente aux citoyens et même aux parlementaires de son propre camp ? Comment croire désormais un ministre qui affirme que Kaboul est une ville où les expulsés ne craignent pas pour leur vie alors que depuis la mi-août, la ville a été frappée trois fois par des attentats-suicides à la voiture piégée qui ont fait plus de 30 morts et des centaines de blessés ?

Décidemment, la République va mal, la démocratie est en danger, et quelles seront les prochaines victimes de la haine gouvernementale envers les plus démunis ?

Nous reproduisons ci-dessous une interview réalisée par l’Express d’un des trois expulsés de France et publié ce 22 octobre : Afghanistan, le retour forcé de Faysal.

Faysal, 22 ans, est l’un des trois immigrés afghans rapatriés par la France hier à bord d’un charter franco-britannique. Aucun de ces hommes n’était originaire de Kaboul et tous auraient quitté très vite la capitale afghane. Pour sa part, Faysal a rejoint dès hier soir ses parents et ses six frères et sœurs qui vivent depuis quelques mois à Peshawar, la grande ville pakistanaise proche de la frontière afghane. Il a accepté, ce matin, de répondre par téléphone à nos questions. Voici son récit. Il est vraisemblable, à défaut d’être vérifiable.

« Je suis un Pachtoune de la province de Kapisa. C’est l’une des régions les plus dangereuses d’Afghanistan, à cause de la présence des talibans et des combattants du Hezb-e-islami de Gulbuddin Hekmatyar. C’est là que des soldats français ont été tués l’an dernier. Moi, j’étais chauffeur routier, j’avais mon propre camion et je faisais du transport de marchandises. Je livrais parfois de la nourriture aux Américains de la base de Bagram. Mais l’an dernier, les talibans nous ont menacés, moi et ma famille, en m’accusant de travailler pour les Etats-Unis. Alors, nous avons décidé de partir. J’ai vendu mon camion. Ma famille s’est installée à Peshawar.

Moi je suis d’abord allé en Iran, puis en Turquie, et de là, j’ai essayé de passer en France. J’étais caché dans un camion chargé de ballots de textile. Mais j’ai été repéré au passage de la frontière. C’était à la mi-octobre 2008. J’ai été arrêté et je suis resté en prison une dizaine de jours. Ensuite, j’ai été relâché. Pendant quelques mois, j’ai erré en France, en essayant de trouver le moyen de sortir. Puis d’autres Afghans m’ont parlé de Calais et des camions qui partent pour Londres. Nous avions fait la route ensemble jusqu’à Calais et nous sommes arrivés dans la «jungle». J’y suis resté six mois. C’était très dur. Nous étions traités comme des animaux. Il y avait une église qui organisait des distributions de nourriture. Mais c’était assez loin, et il ne fallait pas se faire prendre par la police.

J’espérais pouvoir embarquer sur l’un des poids lourds qui allaient à Londres. La France ou l’Angleterre, cela m’était égal. Je cherchais un endroit où vivre et Calais était impossible. Je me suis fait prendre par la police dans un camion qui partait pour l’Angleterre. Je suis resté une douzaine de jours en prison. Les policiers étaient très rudes avec moi. Ils m’ont accusé d’avoir tué les soldats français, parce que je venais de la province de Kapissa. Ils m’ont frappé. Ils voulaient m’obliger à signer un papier disant que je m’engageais à rentrer au pays. L’interprète était pakistanais, et très désagréable. J’ai essayé d’expliquer que j’étais en danger, parce que j’avais travaillé pour les troupes étrangères.

A Roissy mardi soir nous étions d’abord quatre qui devaient embarquer. Mais il y en a un qui est resté. Nous sommes donc partis à trois. Dans l’avion, nous avons retrouvé ceux de Londres. Je criais que j’allais être tué, je frappais ma tête sur le dossier du siège devant moi. Ce sont les Afghans de Londres qui m’ont calmé. Ils m’ont dit  que cela ne servait à rien, que je n’avais pas le choix. »
 

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