« Un clin d’œil de l’Histoire » : c’est ainsi que le vice-président du FN, Louis Aliot, a vu la victoire du candidat FN à Carpentras-Nord lors des récentes élections cantonales. Au second tour, le 27 mars 2011, le parti d’extrême droite a réuni 54,3 % des voix exprimées dans ce canton. C’est l’un des deux sièges emportés lors de ces cantonales .
Le nom de la ville de Carpentras n’est pas anodin dans l’histoire du Front national. C’est de là qu’était parti, en mai 1990, le déclencheur de la première contre-mobilisation importante contre l’ascension du FN (à l’époque déjà à près de 18 % dans les sondages). La profanation du cimetière juif de la ville avait donné le signal à une mobilisation citoyenne d’envergure. 200 000 manifestants s’étaient rassemblés, une semaine plus tard, à Paris contre l’extrême droite. Jean-Marie Le Pen était d’autant présent dans l’esprit des manifestants que la veille de la profanation, il avait encore tenu des propos à connotation raciste et antisémite, à la télévision.
Aujourd’hui, le FN aimerait bien qu’on oublie de tels « détails » (et d’autres) de son histoire. Sous l’impulsion de Marine Le Pen, il jure qu’il n’a rien à voir avec les nostalgiques du nazisme – à la différence de l’époque du père, qui, en janvier 2005 dans les colonnes de « Rivarol », avait qualifié l’Occupation de la France par l’Allemagne de « pas particulièrement inhumaine ». Marine Le Pen insiste pour dire que son parti n’a rien d’antisémite – alors que son père était le spécialiste de calembours (le tristement célèbre « Durafour-crématoire », en 1988) et propos à connotation clairement antisémite. Elle assure que son parti est tout frais, tout nouveau, tout beau … tout en déclarant, en même temps, qu’elle assume « la totalité de l’héritage » de son père, resté plus de 38 ans à la tête du FN. Cela ne peut que créer des contradictions et des distorsions comme lors de sa conférence de presse, mi-janvier 2011 au Parlement européen, où fraîchement élue présidente du FN, elle fut interrogée par la presse européenne. Après avoir déclaré qu’elle critiquait la « loi sur les médias » (répressive et porteuse de censure) alors en débat en Hongrie, parce qu’« attachée à la liberté de la presse », il lui était demandé si elle se reconnaissait proche du FIDESZ, le parti de droite au gouvernement en Hongrie. Sa réponse fut que le parti hongrois « le plus proche du FN », est le « JOBBIK », parti hongrois clairement antisémite, de tendance national-socialiste, violent et raciste. Le relookage a donc ses limites, aux portes de la Hongrie..
« Accident » avec un candidat
Tous les adhérents du FN ne semblent pas encore avoir compris les subtilités de la nouvelle ligne officielle. C’est ainsi qu’à 48 heures du second tour, la direction du parti dut déminer, dans l’urgence, une affaire découverte par la presse. A Grenoble, un jeune candidat du FN aux cantonales, Alexandre Gabriac, était épinglé avec des photos, publiées sur Facebook, où on le voit faire le salut nazi. Steeve Briois, secrétaire général du FN, annonça vite sa « suspension » en tant qu’adhérent du parti. Or, ce jeune nazillon n’était pas qu’un adhérent simple, promu candidat aux cantonales par un quelconque hasard : depuis mars 2010, il siège, comme représentant du FN, déjà au conseil régional de Rhône-Alpes. Sa nostalgie du régime nazi n’était pas totalement inconnue, puisqu’il avait été condamné à une peine de prison avec sursis en 2009 pour « apologie de crime contre l’humanité, injure raciste et violences volontaires »… Ajoutons que dans « son » canton, ce candidat, malgré l’annonce de sa suspension par le FN qui ne pouvait plus retirer les bulletins de vote à 48 heures du scrutin, a atteint un score de 24,3 %.
Résultats en hausse
Au total, le FN a présenté 1440 candidats au premier tour de ces cantonales. Il était présent dans environ trois quarts des 2026 cantons renouvelables. Avec une moyenne nationale (tous cantons confondus) de 15,6 %, le FN a obtenu un résultat moyen de 19,2 %. Les deux tiers de ses résultats locaux étaient supérieurs à 15 %.
Au second tour, le parti d’extrême droite s’est maintenu dans 402 cantons, dont 266 dans le cadre d’un « duel » avec la gauche. Dans le reste des cas, il s’agissait très majoritairement de « duels » avec l’UMP, puisqu’il n’y avait qu’une petite dizaine de « triangulaires » cette année.
La moyenne nationale de 11,5 %, annoncée par le ministère de l’Intérieur, dissimule l’essentiel puisqu’elle est calculée, en effet, sur l’ensemble des cantons du second tour alors que le FN n’étant présent que dans un quart d’entre eux. En réalité, là où il était encore présent avec des candidats, le parti d’extrême droite a réalisé un score moyen de 35,5 %.
Néanmoins, il n’a remporté que deux sièges : celui de Carpentras-Nord (Vaucluse) et celui de Brignoles, (Var), où il obtient 50,03 % face à un candidat du PCF pourtant localement ancré et soutenu par le reste de la gauche. On peut également ajouter un troisième siège attribué à l’extrême droite même s’il n’appartient pas au FN : celui de Bollène (Vaucluse), où Marie-Claude Bompard, (l’épouse du maire d’Orange, Jacques Bompard, ex FN et appartenant désormais à la « Ligue du Sud », mini-parti d’extrême droite adossé aux « Identitaires ») a réussi sa réélection au Conseil général.
Le FN engrange au deuxième tour
L’un des principaux enseignements de ce scrutin, par ailleurs, réside dans la forte capacité du FN à mobiliser entre les deux tours. Ainsi il démontre que l’argument d’une partie de la droite, consistant à dire que son score était élevé parce qu’il bénéficiait du fort taux d’abstention était totalement faux.
Le FN a prouvé, entre le 20 et le 27 mars, qu’il avait lui-même de nombreux électeurs (ou, en tout cas, électeurs potentiels) qui avaient d’abord choisi l’abstention. Dans les cantons où le FN était présent aux deux tours, son score augmente ainsi quasiment de la moitié : de 621.837 voix, il passe à 915.049 voix une semaine plus tard.
Dans cette mobilisation de second tour, on trouve certainement plusieurs aspects. On y voit des électeurs de droite, venus prêter main forte au FN face à une candidature de gauche (de façon plus importante quand celle-ci était représentée par le PCF, un peu moins forte quand il s’agissait du PS. Dans le premier cas, le nombre d’électeurs du FN monte de 12 % en moyenne, contre un peu plus de 10 % dans la seconde hypothèse, selon une première analyse de l’IFOP.) Dans une moindre mesure, cela peut aussi concerner certains électeurs de gauche, venus soutenir au second tour « l’ennemi de notre ennemi » contre un candidat local de droite. Mais surtout, le parti d’extrême droite aura réussi à attirer à lui des non-électeurs du premier tour, la participation entre les deux tours montant plus ou moins fortement dans tous les cas de « duel » entre le FN et une autre force (principalement avec la gauche).
Le « ni-ni » , accélérateur de la crise de l’UMP
Le report d’électeurs de droite sur le FN a très certainement aussi été facilité par la consigne majoritairement adoptée par la Majorité : celle du « Ni PS ni FN ». Le message délivré par cette consigne tactique, n’était autre que : « Le FN est bel et bien, finalement, un parti politique comme les autres. Il n’y a aucune différence qualitative entre lui, et le PS » D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si, pour la première fois, au lendemain de ces élections, la réponse « oui » est devenue majoritaire dans les sondages d’opinion suite à la question : « Le FN est-il un parti comme les autres ? »
L’UMP a été très divisée sur ce mot d’ordre, le Premier ministre se plaçant sur une ligne davantage « républicaine » que Nicolas Sarkozy ou Jean-François Copé, tous deux attachés au « ni – ni ». Au lendemain du second tour, ce clivage s’est prolongé d’ailleurs, à travers la question de savoir s’il fallait arrêter ou continuer le pseudo-débat sur « la laïcité », notion à priori plutôt étrangère à la pensée politique de Nicolas Sarkozy dès lors que l’on pense à son fameux discours de Latran de décembre 2007, ou encore à son récent discours sur « l’héritage chrétien de la France » de février 2011 du Puy-en-Velay (où il était le premier chef d’Etat à se rendre officiellement depuis Pétain). Ce thème de la « laïcité » ne sert ici qu’à alimenter une campagne sur « la culture des Autres nous menace », un positionnement purement idéologique vis-à-vis de la place des immigrés dans la société et sur « l’identité nationale ». Rappelons les propos du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, qui évoquait à deux reprises (les 17 et 21 mars derniers) un « excès d’immigration » qui ferait en sorte que « les Français ne se sentent plus chez eux ».
Quelle voie va prendre l’UMP si elle persiste dans le chemin qu’elle emprunte actuellement en banalisant à outrance les thèmes de l’extrême droite ? Soit elle prépare, petit à petit, un rapprochement réel avec le FN, qui pourrait conduire ce dernier à participer à une coalition, à l’instar des alliances droite-extrême droite qui existent, sous une forme ou une autre, actuellement en Italie, aux Pays-Bas ou au Danemark. Soit la fraction dominante de la droite – sans vouloir s’allier avec le FN en tant que tel – pense que celui-ci peut lui être bénéfique, en formant en quelque sorte « l’opposition officielle ». Ceci pour préparer, en vue de la présidentielle de 2012, une réédition du 21 avril 2002 d’où Sarkozy sortirait gagnant… s’il est en lice au deuxième tour..
Bien sûr tous les scénarios, même les plus noirs, ne sont pas encore écrits ; en premier lieu parce qu’ils sont hypothéqués par de possibles éclatements dans la majorité présidentielle, ensuite parce que la direction frontiste elle même hésite quant à la tactique à suivre. L’appel de Marine Le Pen à un « pôle de rassemblement » autour de son parti, est pour le moment, une façon de botter en touche .
La bataille syndicale
Pour nous, syndicalistes anti-fascistes, l’heure n’est pas à rester l’arme au pied en attendant 2012 et des jours meilleurs. L’offensive du FN sur le terrain syndical en dévoilant aux cantonales des candidats syndiqués à la CGT , la CFDT , à Solidaires , à FO et à la CFTC montre l’urgence de la vigilance syndicale face aux menées frontistes. La déclaration commune de la CGT, CFDT, FSU, Solidaires et UNSA contre la « préférence nationale » et les manœuvres du FN dans le champ syndical vont dans le bon sens ainsi que la déclaration de plusieurs fédérations syndicales de l’enseignement. A contrario, le refus de la CFTC de sanctionner un de ses adhérents, candidat frontiste aux cantonales est un mauvais signal pour l’ensemble du mouvement syndical.
VISA, à travers son appel syndical « contre les idées du F.N » et sa brochure « le FN, pire ennemi des salariés » apporte sa contribution à la mobilisation syndicale contre le fascisme. Dans la poursuite de cet objectif, VISA organisera le samedi 18 Juin 2011 à Paris une rencontre-débat pour faire le point et avancer, tous ensemble, dans ce combat décisif.
VISA.