Le mouvement syndical américain face à Charlottesville

Après le rassemblement des suprématistes blancs et des néo-nazis de Charlottesville et l’assassinat de la jeune antifasciste  Heather Heyer (et les  19 blessés), la réaction du mouvement syndical américain a été unanime pour condamner la terreur raciste. Mais, au quotidien, sur le  terrain, l’image est plus contrastée car la question raciale divise toujours le salariat américain.

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A quoi pouvait penser Philando Castile lorsqu’il s’est arrêté à un stop le 6 juillet 2016 ? Peut-être à sa prochaine réunion syndicale, puisqu’il était membre du syndicat des Teamster (transport) à Twin Cities (Minneapolis–Saint Paul). Nul ne le saura car, quelques instants plus tard, il a été abattu par un policier, sous les yeux de sa compagne et d’une fillette de 4 ans assise à l’arrière du véhicule. Le policier sera acquitté. Voilà comment s’est achève un banal contrôle routier pour un phare cassé. Précision utile, Philando Castile était Afro-américain. Son syndicat s’en tiendra à des brefs regrets. Pour expliquer cette surprenante réserve, Bob Kolstad, membre du syndicat, qui compte parmi ses adhérents des agents municipaux et quelques policiers, devait plus tard préciser que « traditionnellement, notre syndicat n’encourage pas la discussion sur des sujets difficiles comme sur les relations entre les policiers syndiqués et les autres membres du syndicat ». La réaction du mouvement syndical viendra alors des syndicats des enseignants de la ville qui organisa une manifestation contre les violences policières au cours de laquelle 21 protestataires furent arrêtés. Pour Corinth Matera, membre de ce syndicat, le constat est clair “nos étudiants [afro-américains] vivent la même chose tous les jours  et il était important qu’ils voient que nous luttions aussi sur ce front». En 2015, toujours dans la même ville, lorsque Jamar Clark, lui aussi Afro-américain, est abattu par la police, le syndicat AFSCME Local 3800 (employés municipaux) s’était également engagé dans la coalition « Labor for Justice for Jamar ». Il fera de même pour Philando Castile. Cependant, la présidente  de ce syndicat, Cherrene Horazuk reste lucide. « Certains de nos membres s’opposent à nos prises de position ». Elle sait que l’introduction de la question raciale dans la négociation des conventions collectives ou le soutien du droit au congé des salariés musulmans pour leur fête religieuse heurtent des syndiqués.

Après Charlottesville, parmi les réactions les plus vives du mouvement syndical, on retrouve au niveau national les enseignants avec l’American Federation of Teachers, representant plus 1,60 million de membres, qui a appelé aux manifestations anti-fascistes. De son côté, pour la présidente du Service Employees International (2 millions de membres) «cette tragédie nous rappelle… que nous devons affronter le vieil héritage  du racisme et de l’esclavage qui a marqué notre histoire et s’incruste dans notre présent ». Le syndicat United Electrical Workers quant à lui  s’est engagé à « maintenir le combat sur nos lieux de travail et dans nos communautés contre le racisme, le fascisme et l’intolérance». Enfin citons le syndicat des dockers (l’International Longshore and Warehouse Union, ILWU) de San Francisco, dont 60 % des membres Afro-américains, qui, à la veille d’un nouveau rassemblement d’extrême droite dans cette ville le 26 août (deux semaines après Charlottesville) publiait une déclaration « Stop the Fascists in San Francisco » :  « Alors que des fascistes, le Ku-Klux-Klan, des nazis et d’autres suprémacistes blancs se sont rassemblés et ont marché aux flambeaux à Charlottesville, dans une ambiance de lynchage et de terreur, la foule scandant des slogans racistes, anti-immigrés et antisémites… Alors que le président Trump a cherché à dédouaner cette attaque violente et mortelle, fasciste et raciste, en prétendant que « les deux côtés étaient à blâmer », qu’il a dénoncé les antiracistes s’en prenant aux statues confédérées, des statues qui honorent l’esclavage, jetant ainsi de l’huile sur le feu de la violence raciste … Alors que le groupe fasciste «Patriot Prayer», qui a déjà organisé de violentes provocations racistes à Portland, en Oregon et ailleurs, a annoncé qu’il se réunirait à Crissy Field le samedi 26 août, y conviant des nazis et d’autres groupes suprémacistes blancs violents … Alors que la section de l’ILWU de San-Francisco a une longue et fière histoire de résistance au racisme, au fascisme …. nous n’autoriserons aucun de ces anti-syndicalistes, aucun de ces suprémacistes blancs, aucune bande de lyncheurs à venir ici répandre la terreur … en conséquence, la section de l’ILWU de San-Francisco, s’inscrivant dans la meilleure tradition de notre syndicat qui combattait déjà l’extrême droite lors de la grande grève de 1934, appelle à cesser le travail ce jour-là et à marcher sur Crissy Field pour empêcher cette tentative d’intimidation raciste et fasciste de se tenir dans notre ville natale. » La manifestation qui se déroula alors à San Francisco rassembla plusieurs milliers de personnes et l’extrême droite annula son rassemblement du 26 août dernier.