ARTICLE VISA – Bloc identitaire : activisme ou radicalité ? – 2e partie –

Nouveaux rapprochements autour des « Identitaires »

Aujourd’hui, les «Identitaires», sur fond de crise d’orientation politique au sein de l’extrême droite (face à un sarkozysme qui s’impose), ont pu opérer des nouveaux rapprochements. Ils ont gagné de nouveaux alliés chez ceux qui sont de plus en plus hostiles aux orientations, surtout internationales, de Jean-Marie Le Pen (et, pour d’autres raisons, à sa fille). C’est le cas, par exemple, de la «Nouvelle Droite Républicaine» (NDR). Cette dernière est née, à l’automne 2008, autour de Jean-François Touzé. Touzé est un ancien du FN, qui, après un détour par un «Parti populiste» resté sans succès dans les années 1990, était revenu à la maison lepéniste. En 2007, il était encore l’un des quatre «futurs candidats» déclarés à la succession de Jean-Marie Le Pen. Après avoir brièvement milité à la «Nouvelle Droite Populaire» (NDP), un petit parti rassemblant des mécontents du FN, il en fut exclu durant l’ été 2008 pour ses positions «pro-américaines et pro-sionistes». Il crée son propre parti, la «Nouvelle Droite Républicaine». La NDR a pour vitrine le site Internet Rebelles.info, largement lié à certains auteurs et éditorialistes de la presse de droite. On y trouve Eric Zemmour et Ivan Rioufol du Figaro, Alexandre del Valle, ancien cadre de la «Nouvelle Droite» intellectuelle devenu récemment responsable des pages internationales de France Soir, ou encore Michel Gurfinkiel (proche de la droite dure israélienne) de Valeurs Actuelles. Leurs articles sont repris sur le site avec la motion «Avec l’autorisation de l’auteur».

Les accords avec une droite musclée au sens classique, pro-occidentale, semblent en effet faciles. La NDR et le site Reblles.info ont mené une campagne de propagande pour le candidat John McCain, aux Etats-Unis, en 2008. Ils s’affichent parfois avec l’emblème de l’OTAN (utilisé par la NDR pour son premier meeting parisien au 1er mars 2009, sous le titre «Pour une nouvelle alliance occidentale»), tout comme le fait la nouvelle «Alliance pour les libertés» que vient de créer Jean-François Touzé, sur le site du même nom. Ce courant peut être qualifié d’ «occidentaliste» (un terme revendiqué par ailleurs par Alain Sanders, rédacteur du quotidien d’extrême droite «Présent», sur son site Internet «Lion Ardent»), d’ultra-libéral… et également de foncièrement raciste. Il encense également feu le général chilien Augusto Pinochet, et l’un des articles les plus polémiques sur le site Rebelles.info, paru en juin 2009, fut intitulé «Pourquoi la démocratie est un luxe que nous ne pouvons plus nous payer». (L’idée générale en était que le nombre d’immigrés, surtout musulmans, devenait trop important pour pouvoir continuer à garantir un Etat de droit démocratique).

La rédaction de Rebelles.info a récemment encensé, à plusieurs reprises, des actions des «Identitaires». Ainsi elle a bruyamment salué, début octobre 2009, l’action du «Bloc identitaire» consistant à perturber l’illumination de la Tour Eiffel aux couleurs du drapeau turc (dans le cadre de «L’année de la Turquie»). Des militants du «Bloc identitaire» avaient, alors, allumé des projecteurs-phare pour inscrire «Non à la Turquie !» sur le palais du Trocadéro.

La rédaction de Rebelles.info a participé, selon ses propres déclarations, à la «Convention identitaire» d’Orange. Un de ses membres , Gabriel Bescond, vient d’ailleurs d’annoncer – dans une contribution en date du 4 novembre – qu’il a «adhéré au Bloc identitaire». Il y ajoute que «ça ne changera (rien) à ses convictions» en matière de politique internationale, et qu’il revendique «un soutien inconditionnel à Israël». Ce rapprochement aura sans doute été facilité par les «Identitaires» eux-mêmes. A la tribune du meeting d’Orange, leurs principaux orateurs avaient ainsi déclaré leur refus de «l’antisémitisme et de l’antisionisme» (mêlant ainsi idéologie raciale antisémite et refus de l’idéologie nationale de l’Etat d’Israël). Ces idéologies, selon eux, étaient à abandonner et appartenaient à une «extrême droite» du passé – terme qu’ils rejettent pour eux-mêmes, alors qu’ils se revendiquent «populistes». La modernisation idéologique semble ainsi avoir atteint les «Identitaires». A l’époque d’Unité Radicale, lors d’une réunion du regroupement en juin 2001, les militants s’étaient encore affiché autant ouvertement antisémites qu’anti-Israël. (Il fut alors notamment proclamé par un militant cité par «Le Monde», lors de cette réunion : «Les Palestiniens sont notre allié du moment… Mais quand nous aurons fait un bout de chemin avec cet allié, nous lui tirerons une balle dans la tête… »)

Activisme extra-parlementaire

Le «Bloc identitaire» conserve, cependant, une continuité avec «Unité Radicale», son prédécesseur, sous forme de son activisme extra-parlementaire. Cet activisme des «Identitaires» en la matière est presque inlassable. Alors qu’en interne, le «Bloc» mobilise ses militants – notamment dans le Sud de la France – pour des séances d’ «entraînement physique» en pleine nature, il organise aussi des activités plus ou moins spectaculaires dans l’espace public. Ceci depuis sa première année d’existence, en 2003, quand le «Bloc identitaire» avait lancé une campagne contre le groupe de Rap «Sniper» accusé de propager, à travers des chansons réellement et délibérément provocatrices, un prétendu «racisme anti français» (cf.  http://nopasaran.samizdat.net/article.php3?id_article=829). Un «racisme» relèvant plutôt du fantasme mais contre lequel intervinrent, par la suite, des députés UMP…

Plus récemment, le «Bloc identitaire» a connu des succès (relatifs) de mobilisation – avec à chaque fois une dizaine à quelques dizaines de militants, mais avec un effet de surprise et d’intimidation – contre des activités de solidarité avec les sans papiers ou encore contre la solidarité avec les immigrés en général. Ainsi, à Lyon, en septembre 2009, une exposition de photos prévue à la bibliothèque municipale du 4e arrondissement avait été (provisoirement) annulée, suite à une campagne de dénigrement lancée par les «Jeunesses identitaires». Ces derniers avaient appelé, sur Internet, leurs militants et partisans à harceler la mairie d’arrondissement et la direction de la bibliothèque pour obtenir le retrait de l’exposition. Son vernissage, prévu le 23 septembre dernier, fut ainsi effectivement annulé «sous la pression d’habitants excédés (!)». En réalité, un coup de fil intimidant donné par un militant «identitaire» avait entrainé cette décision. La bande son de la conversation téléphonique fut ensuite mise en ligne sur Internet, pour l’exposer tel un trophée de guerre, par les «Identitaires». Après la découverte de l’origine véritable de l’opération , le directeur de la Bibliothèque municipale a décidé de réouvrir l’exposition au bout de 24 h et de rétablir le vernissage. (cf http://www.educationsansfrontieres.org/article22699.html )

Le 5 septembre dernier, une œuvre consacrée aux sans papiers avait été inaugurée dans la commune de Billère (banlieue de Pau) : le «Mur des expulsés», peinture apposée sur un mur municipal et qui comporte, entre autres, les noms d’enfants ayant vécu dans la commune, avant d’être expulsés avec leurs familles. L’œuvre avait été réalisée avec l’appui du maire de la commune, le socialiste Jean-Yves Lalanne et soutenu par sa collègue de la mairie de Pau. Entre 100 et 200 personnes assistaient à l’inauguration solennelle, quand celle-ci fut interrompue par l’irruption d’une quinzaine de militants du «Bloc identitaire» (apparemment venus de toute la région jusqu’à Bordeaux). Ces derniers purent, pendant un moment, attirer l’attention des caméras sur eux et revendiquer bruyamment «l’expulsion de tous les clandestins». L’agence de presse d’extrême droite «Novopress», très proche de la mouvance «identitaire», allait prétendre par la suite que des conseillers municipaux UMP – opposés à l’œuvre d’art – auraient remercié et félicité les militants du «Bloc identitaire» pour leur action. Une information qui n’est pas vérifiable par ailleurs. (Ce qui est sûr, en revanche, c’est que non seulement l’UMP locale s’opposait au projet, mais que le maire a également été attaqué en justice par le préfet. Le tribunal administratif de Pau a, cependant, refusé la demande du préfet qui voulait contraindre le maire – par un référé – à enlever la fresque).

Une autre cible de l’activisme de la mouvance «identitaire» a été, en octobre, le ministre de la Culture : Frédéric Mitterrand. Ce dernier s’est vu attaquer, dans une émission télévisée au soir du 5 octobre, par Marine Le Pen. La vice-présidente du FN laissait entendre que Mitterrand aurait abusé d’enfants lors de séjours en Thaïlande. Il est avéré que – sur son blog Internet et sur celui de «Nations Presse Info» qui lui est extrêmement proche – le FN avait modifié un détail important dans un extrait tiré du livre de Frédéric Mitterrand. Au lieu d’écrire que celui-ci avait eu des rapports avec «des garçons» (terme qui peut désigner des hommes de tout âge), il avait ajouté un mot lourd de sens : «petits garçons». La suite a vu l’extrême droite, dans toutes ses composantes, de catholique-intégriste jusqu’à païen, du FN jusqu’aux groupuscules qui l’accusent d’habitude de trahison idéologique, déclencher une campagne haineuse contre le ministre. Campagne dans laquelle se mélangeaient, délibérément, des phénomènes aussi différents et incomparables que l’homosexualité en tant que telle, la pédophilie, le tourisme sexuel et le viol. L’objectif consistait, d’un côté, à construire idéologiquement la figure du «Pervers» (qui ne serait dominé que par ses pulsions négatives, incurable et dangereux). De l’autre côté, il s’agissait d’accuser «la collusion entre les élites culturelles mondaines et mondialistes, les bobos et les criminels/pervers sexuels» qui serait personnifiée par Frédéric Mitterrand. Si le FN a lancé une pétition et une campagne de « buzz » sur Internet dans ce contexte, le «Bloc identitaire», lui, a mobilisé ses militants dans la rue. A l’occasion d’une visite du ministre à Bordeaux, le 10 octobre dernier, une cinquantaine de militants et sympathisants manifestèrent bruyamment sous des pancartes sur lesquelles on pouvait lire: «Mitterrand, ne touche pas à nos enfants !» La presse a donné un large écho à cette action.

La dernière campagne en date du «Bloc identitaire», est celle contre la chef de la firme nucléaire AREVA. Récemment, lors d’une émission télévisée en date du 16 octobre dernier, Anne Lauvergeon avait déclaré (un peu vite) que pour conduire une politique de recrutement «moderne», ses services de Ressources humaines embaucheraient, à qualification égale, d’abord les personnes «qui sont autre chose que mâle et blanc». Ce que la patronne de la grande entreprise nucléaire avait voulu dire par là, c’est que pour une fraction du capital se voulant résolument «moderne», il n’est plus question de passer à côté des compétences qui sont détenues par des membres des «minorités» ou par des femmes. Ainsi qu’à ses yeux, il n’est plus question que des salariés ou candidats masculins et européens se reposent sur leurs privilèges. Le «Bloc identitaire», à travers sa campagne, prétend qu’en réalité, ce seraient (seuls) les «mâles blancs» qui seraient discriminés sur le marché du travail, oppressés sous le poids du «politiquement correct» et d’actions – trop fortes, trop nombreuses – en faveur des «minorités ethniques» et des femmes. Dans sa campagne contre un prétendu racisme «contre les mâles blancs», d’abord déclenché par voie d’articles, de pétitions et de publications sur Internet, le «Bloc identitaire» a entre-temps été rejoint par d’autres composantes de l’extrême droite. Ainsi l’AGRIF (Alliance Générale contre le Racisme et pour le Respect de l’Identité Française), proche des catholiques intégristes de Bernard Antony (anciennement FN, sans parti depuis 2006) s’est-elle jointe à la campagne contre Anne Lauvergeon, publiquement traitée en de nombreux textes de «raciste anti-blancs», voire de «délinquante».

L’activisme est une chose , l’enracinement en est une autre . Les Identitaires ont encore du chemin à faire pour concurrencer réellement le FN en passe de réaliser sa transition familiale. Le pourront-il ou choisiront-ils la voie de supplétifs de la légion sarkozyste? Les élections régionales de 2010 seront un premier test.

VISA