A la veille des élections européennes, chaque jour apporte son lot de nouvelles informations concernant l’agitation développée par la « Liste Antisioniste » de Dieudonné et d’Alain Soral.
Le jeudi 4 juin, le Parquet de Paris a ainsi ouvert une enquête pénale contre Dieudonné M’bala M’bala, tête de liste, pour injure antisémite. Celui-ci avait parlé publiquement d’un « puissant lobby de youpins sionistes » qui serait « menteur, raciste et voleur ». Même si Dieudonné répondait par ces termes à un producteur suisse de confession juive, Pascal Bernheim, qui l’avait traité de « nègre » sur la chaîne de télévision suisse TSR (la justice suisse ayant classé sans suite une plainte contre ce propos lui aussi inadmissible), cela ne justifie en rien l’utilisation du terme antisémite « youpin » qui vise un groupe de population en tant que tel. Au mieux, Dieudonné aura ainsi répondu par une insulte raciste à une autre insulte raciste ; les victimes étant dans les deux cas, outre les destinataires directement visés, les groupes respectifs collectivement pris. Au pire, le comique-qui-ne-fait-plus-rire aura une fois de plus démontré son délire antisémite, qui n’aura pas eu besoin de motif particulier pour se révéler au grand jour.
Alors même qu’il est fort improbable que la liste conduite par Dieudonné et Alain Soral (le « Rouge-brun » qui a appartenu au FN et à son Comité central de février 2006 à février 2009) puisse obtenir un score numériquement important, celle-ci a polarisé le paysage politique. Aussi, et peut-être surtout, à l’extrême droite.
Des courants de l’extrême droite, surtout sa partie « nationaliste -révolutionnaire » qui se présente elle-même en force « anti-système » en rupture avec la droite conservatrice, sont présents sur la « Liste Antisioniste ». Ainsi on y trouve Mickael Guérin, qui est toujours secrétaire régional (et non pas seulement « ancien » responsable régional comme on peut le lire ici ou là) du FNJ, organisation de jeunesse du FN, en Rhône-Alpes. Guérin affirme lui-même appartenir au courant « nationaliste-révolutionnaire » du parti d’extrême droite.
Un groupuscule ouvertement néofasciste et « nationaliste-catholique », Renouveau français (RF), est également représenté parmi les candidats de la liste de Dieudonné. On y trouve Emmanuelle Gilli – une jeune militante de RF, mais écartée par le groupe suite à son soutien à Dieudonné – mais aussi Charles Alban Schepens. Ce dernier n’est pas un membre de RF, mais considéré comme un proche sympathisant, et préside la « Fraternité franco-serbe » (FFS). Cette dernière est proche de RF, mais aussi patronnée par des fractions du Front national. En effet, le FN était divisé sur la question serbe pendant la guerre en Ex-Yougoslavie dans les années 1990, les catholiques-intégristes soutenant les Croates contre les <Serbolcheviques>, alors que d’autres courants (majoritaires sur la question) – mais aussi Jean-Marie Le Pen lui-même – soutenaient plutôt <la Serbie nationaliste>. Concernant l’association FFS (Fraternité franco-serbe), elle est parrainée par Jany Le Pen, l’épouse du chef du FN.
Relevons aussi que l’imprimeur qui fabrique la totalité du matériel électoral de la « Liste Antisioniste », Fernand de Rachinel, est l’ancien imprimeur officiel du FN et l’un de ses sept députés au Parlement européen sortant. De Rachinel est aussi le créancier qui a fait condamner le FN, en 2008 à Nanterre, pour non-paiement de sept millions d’euros de dettes que le parti de Le Pen (père et fille) avait refusé de lui régler. Aujourd’hui, cet entrepreneur n’appartient plus au FN, mais soutient son « dissident » Carl Lang, ancien secrétaire général du FN qui présente des listes sous le nom de « Le Parti de la France » (LPDF) dans les circonscriptions du Nord-Ouest et du Massif Central.
Que certaines des forces qui accompagnent Dieudonné soient bien de nature d’extrême droite et fasciste, ce fait a encore été illustré dimanche 31 mai, quand une soixantaine de nervis (accompagnant Dieudonné et les autres têtes de liste) ont physiquement attaqué une vingtaine de jeunes antifascistes sur le marché de la rue de Pyrénées, à Paris XXe. Parmi eux, des skinheads, des hooligans du club de football PSG, mais aussi des adeptes de la secte chiite « Centre Zahra ».
Ces derniers ont, certes, leurs propres raisons de soutenir la liste de Dieudonné, où leur leader Yahia Gouasmi est présent sur la cinquième place de candidat. Ils sont eux-mêmes partisans d’une idéologie aux connotations antisémites, plutôt inspirées des tirades de certaines fractions du régime iranien (et notamment de son président Mahmoud Ahmedinedjad) que du fascisme européen classique. Yahia Gouasmi peut passer pour un très proche du régime au pouvoir en Iran, voir la vidéo le montrant en train de se faire interviewer à Téhéran aux marges d’une parade des supporteurs de la dictature (voir http://www.dailymotion.com/video/x8bvmb_teheran-place-azadi-yahia-gouasmi-c_news ). Cela dit, sur des bases idéologiques propres ou partiellement importées d’Europe, Yahia Gouasmi et ses partisans sont bel et bien partisans d’un délire antisémite flagrant. Quand Gouasmi aura, par exemple, expliqué lors d’une conférence de presse – le 24 avril 2009 à Paris – que « le sionisme » serait la cause profonde de la destruction des valeurs familiales en France (pour y ajouter : « Derrière chaque divorce il y a un sioniste ») nous sommes plus proche du délire pathologique que de la pensée politique… Le « Centre Zahra », dont le siège est basé dans la banlieue de Dunkerque, s’était déjà illustré par une interview avec Jean-Marie Le Pen réalisée par une « journaliste » en tchador et publiée sur son site, en janvier 2009. Dans la vidéo, le chef du FN explique que l’Iran était une « nation indépendante », dont il louait le maintien de ses positions vis-à-vis des Etats-Unis.
Un tel positionnement, sur fondement de rejet des formes du capitalisme libéral et « apatride » (au profit d’un capitalisme autoritaire et « enraciné » dans une société rêvée comme un « ordre naturel ») et de l’atlantisme, n’est pas franchement nouveau pour Jean-Marie Le Pen. Il n’est donc pas dû, non plus, au vieillissement du dirigeant d’extrême droite. Rappelons qu’en janvier 1998, Le Pen (père) avait participé à une réception qui se tenait à l’ambassade iranienne à Paris, pour fêter alors le 19e anniversaire de la prétendue « Révolution islamique » en Iran. Autrement dit : de la prise de pouvoir des khomeynistes, qui avait mis fin à la révolution sociale et démocratique de l’hiver 1978/79 et remis une société en ébullition (après le renversement de l’ancienne dictature du Chah) sous la chape de plomb d’un nouveau régime autoritaire. Puis, fin juin 1998 à Lyon, Jean-Marie Le Pen et son « numéro 3 » d’alors (Bruno Gollnisch) participèrent, sur invitation spéciale du pouvoir iranien, comme spectateurs assis sur des places d’honneur, au match Iran/Etats-Unis de la coupe du monde de football.
Cette prise de position peut apparaître comme logique pour un homme politique d’extrême droite : le régime iranien est extrêmement autoritaire, il pratique (à grande échelle même) la peine de mort tant réclamée par l’extrême droite française, il impose – par la violence de la répression – une vision des «valeurs culturelles autochtones» et de l’homogénéité culturelle à sa société. Cependant, comme les immigrés musulmans présents en Europe sont décrits comme l’ennemi principal par une partie de l’extrême droite, ce message a quelque peu du mal à passer dans ses rangs. En effet, la dictature iranienne – avec son voile des femmes imposée par la force depuis 1979 en Iran – a longtemps servi de repoussoir, entre autres au FN, pour illustrer les «dangers d’une islamisation» (prétendument menaçante en Europe autant qu’en Iran, alors que les deux situations n’ont, bien entendu, rien à voir l’une avec l’autre).
Ainsi, et alors que d’autres partis d’extrême droite en Europe sont souvent ouvertement anti-musulmans et parfois aussi pro-israéliens – tel que le « Parti de la liberté » PVV du désormais fameux Geert Wilders aux Pays-Bas (qui vient d’obtenir 14,8 % aux élections européennes dans ce pays) -, le chef du FN tentait d’avoir un double message : Hostilité aux immigrés musulmans à l’intérieur, mais mains tendues aux régimes autoritaires dans des pays musulmans, «vers l’extérieur. La seconde partie de ce message, ardemment défendu par les partisans d’Alain Soral tant qu’ils étaient au FN (et aujourd’hui dans le cadre de leur club « Egalité & Réconciliation », E&R, ainsi que dans leur journal «Flash»), est, pour cette raison, vivement contestée par d’autres fractions de l’extrême droite. Ainsi, par exemple, le MNR de Bruno Mégret tout autant que Philippe de Villiers et ses partisans – dont certains anciens de la frange catholique du FN – ont souvent vigoureusement attaqué le FN « canal historique » sur ce terrain-là. Cela en présentant la position de Le Pen (et encore plus celle d’un Alain Soral) comme un « refus de combattre le danger de l’islamisation qui nous menace ».
Aujourd’hui, la rupture a libéré des forces. Chacun des camps, au sein de l’extrême droite, pourra librement développer sa politique dictée par ses préférences idéologiques.
Cette dernière se voit ainsi divisée selon des stratégies largement divergentes, entre ceux qui continuent à suivre la « maison historique » derrière Jean-Marie Le Pen ou ses diverses scissions « idéologiquement plus pures que le FN ramolli par Marine LP » (sous Carl Lang, le <racialiste> Pierre Vial ou encore la catholique-intégriste Bernard Antony), ceux qui auront choisi le rapprochement avec le bloc conservateur – c’est-à-dire les anciens du FN attirés depuis 2005 par Philippe de Villiers -, et enfin, troisièmement, ceux qui ont choisi de suivre Alain Soral et ses acolytes pour faire du chemin commun avec Dieudonné. Ces derniers auront choisi la stratégie en apparence la plus « anti-système », la plus inhabituelle pour une droite réactionnaire (non seulement à cause de la présence de musulmans – tendance plutôt intégriste – et d’un Noir sur la liste de Dieudonné) et la plus éloignée d’un rapprochement avec le camp sarkoyste.
C’est cette dernière fraction, dont Dieudonné a fait le choix (pour des raisons qui lui sont propres, résultant en partie d’une « concurrence victimaire » ressentie par certains Noirs vis-à-vis de certains juifs) de devenir l’incarnation. Elle se présente pour la première fois sous ses propres couleurs à une élection d’envergure nationale, avec ces élections européennes, même si elle n’est finalement présente qu’en Ile-de-France. Si, encore une fois, elle ne risque pas de faire un score élevé, son intérêt politique pour certains courants réside dans les regroupements d’un type nouveau qu’elle opère. Ceux-ci vont des intégristes musulmans du style Yahia Gouasmi, en passant par des négationnistes historiques comme Ginette Skandrani, jusqu’au terroriste international – emprisonné en France – Ramirez Illich Sanchez alias « Carlos ».
Ce dernier illustre bien les confusions idéologiques à l’œuvre dans la tête de certains (anciens) partisans d’une ultragauche des années 1970 et 1980, armée, antiimpérialiste et se voulant « révolutionnaire », mais qui – en la personne de « Carlos » – a en réalité surtout servi de mercenaires à certaines dictatures arabes (Syrie, Irak, Libye). « Carlos », capturé en 1994 au Soudan par les services secrets français, s’est illustré dès l’ouverture de son procès – en décembre 1997 à Paris – par certains messages de sympathie envers l’extrême droite. Ainsi il pestait, dans ses premières déclarations au procès de l’époque, contre le procès qui était alors fait à Maurice Papon (pour avoir fait déporter 1700 juifs pendant la Seconde guerre mondiale) à Bordeaux ; procès que «Carlos» présentait, à l’instar du sien propre, comme une manipulation sioniste. Dans la même veine, le terroriste-mercenaire présentait alors la «droite nationale» comme une force honorable, pour avoir voté contre la loi «antiterroriste » de Charles Pasqua en 1986. En effet, le FN (qui disposait alors d’un groupe à l’Assemblée nationale) avait été le seul parti à voter contre cette loi, qui durcissait l’arsenal législatif en matière sécuritaire, mais qui ne comportait pas la peine de mort alors exigée à cors et à cris par le FN… Ces élucubrations montrent surtout les terribles confusions d’une ex-ultragauche «antiimpérialiste», qui ne voulait ni connaître aucune limite dans sa haine déclarée d’Israël, ni admettre les aspects non-progressistes des autres nationalismes présents au Moyen-Orient. Nous sommes ainsi loin d’une critique rationnelle, en attendant légitime et nécessaire, de la politique d’occupation que mène l’Etat d’Israël dans les territoires palestiniens.
Lundi 1er juin, à Paris, un message de «Carlos» enregistré sur vidéo – et transmis par la négationniste Ginette Skandrani – était présenté à 250 partisans surchauffés de la liste Dieudonné. Le terroriste emprisonné salua alors « le camarade Dieudonné » dans la perspective d’une « Palestine libre », puis vitupère « l’anti-France ». L’ancien mercenaire s’excuse alors – pour la forme – « pour avoir employé un terme de Vichy », puis tonne à nouveau contre «cette bande de tsiganes et de juifs qui veulent vous estampiller comme <antisémites> », et « que j’appelle anti-France ».
Un tel message, s’il est recevable (y compris avec ses relents fascisants) par le public de cette liste qui se voudrait « anti-système », ne saurait que dissuader toute force de droite conservatrice ou même ultra réactionnaire qui se voudrait avant tout anti-révolutionnaire. Le divorce entre les deux publics semble ainsi, au moins pour le moment, bien consommé.
La présence de cette liste, et son message, ne pourront cependant que contribuer à dédouaner le FN des reproches d’extrémisme et / ou d’antisémitisme. (Alors même que le FN, sur le site <Nations presse info> proche du clan soutenant Marine Le Pen, attaque Dieudonné surtout pour avoir dans le passé « soutenu les sans papiers » et, pour ce faire, « côtoyé José Bové», autrement dit : pour être en quelque sorte <trop à gauche>.)
Nous n’irons pas aussi loin que le groupe antifasciste REFLEXES qui, dans un texte par ailleurs remarquable, va jusqu’à prédire que le positionnement du FN face à Dieudonné, ainsi que les gesticulations de l’Elysée (avec les propos de Claude Guéant évoquant la possible interdiction de la liste), auront servi à préparer des alliances UMP/FN pour 2010. (Voir http://bellaciao.org/fr/spip.php?article86725)
Certes, les élucubrations de Claude Guéant, qui parlait sans avancer un fondement juridique solide qui aurait pu permettre une telle interdiction, n’aura que fait « mousser » autour de la liste Dieudonné et contribué à la faire connaître, voire à la faire apparaître comme repaire de « persécutés » et de «martyrs». Ceci était probablement même intentionnel – en vue de faire apparaître l’UMP et le camp conservateur comme « protecteur de la société contre les dérives communautaristes ou subversives » ; mais peut-être aussi pour faire (légèrement) monter une « petite liste » qui pourra piquer quelques voix au FN, voire à la gauche contestataire. Aussi est-il juste de souligner le «deux poids, deux mesures» qui consiste à évoquer l’interdiction de la «Liste Antisioniste», alors que celle de listes FN ou MNR n’a jamais été sérieusement évoquée dans le passé (Jean-Marie Le Pen ayant lui aussi tenu des propos antisémites ou, quasi ouvertement, négationnistes).
Mais cela ne permet pas encore de dire quelles seront, demain ou après-demain, les alliances dans lesquelles une partie de l’extrême droite pourrait être impliquée. Pour cela, il est trop tôt. Cela dépendra de plusieurs facteurs, dont l’évolution de la crise économique – et les réponses apportées par les autres forces politiques et sociales -, mais aussi des résistances antifascistes qui se feront jour. La future évolution, à cet égard, ne nous semble pas linéaire ni mono-causale. Néanmoins, force est de constater que la situation actuelle aura fortement polarisé les forces à l’intérieur de l’extrême droite.