La crise la plus grave de son histoire, c’est ce que pensent beaucoup de journalistes qui suivent l’histoire du Front national depuis plusieurs années. VISA fait le point sur les derniers soubresauts qui agitent le parti lepéniste.
Une crise qui vient de loin
Sans revenir sur la scission mégrétiste qui, dans les années 1998-1999, a largement saigné le FN et particulièrement son encadrement, on peut dire – et nous l’avons écrit à l’époque – que le point de départ de la crise actuelle du Front vient – paradoxalement – de son succès au premier tour des présidentielles de 2002, suivi immédiatement de son cinglant échec au deuxième tour. En effet, pour les militants de base – sympathisants et électeurs du FN – après la divine surprise, le résultat sans appel du 2° tour – 80% pour Chirac et surtout contre Le Pen – sonnait le glas de l’illusion d’une montée irrésistible de leur candidat vers le pouvoir suprême. Sarkozy a bien compris, en 2007, tout le bénéfice qu’il pouvait tirer de cette nouvelle donne : son discours populiste et sécuritaire a facilité le pompage des voix lepénistes qui étaient prêtes à se laisser séduire par le « vote utile » : contrairement à ce que fanfaronnait le vieux chef, les électeurs du FN étaient cette fois-ci prêts à troquer « l’original » pour « la copie« ..
Crise d’orientation politique
L’effondrement électoral de 2007 fut analysé par la direction du Front comme un mauvais moment à passer ; les électeurs reviendraient rapidement au bercail après leur vote pour l’illusionniste de l’Elysée … Bien évidemment cela ne se passa pas comme ça et les élections suivantes ne firent que confirmer, pour le FN, le désastre de la présidentielle 2007. L’aveuglement de la direction frontiste sur les causes de ses défaites se doubla de son incapacité à se positionner clairement face à la politique de Sarkozy. Les déclarations du FN durant toute l’année 2007/2008 oscillèrent entre une ligne de « soutien critique » (exprimée souvent sous l’angle « il applique notre politique sans l’avouer« ) et une ligne d’opposition frontale qui, dans les derniers mois, a pris le dessus. Pour autant, ce durcissement n’a pas rendu le discours du FN plus audible : la crise économique est passée par là, et les prises de position pour la défense des ‘salariés français’ face aux plans sociaux et pour le retour au protectionisme sont, pour le moment, peu susceptibles de mobiliser la partie de son électorat touchée par la crise. Ce d’autant que le Front se garde bien de soutenir les revendications salariales ou de dénoncer les super profits patronaux… préférant pointer l’Europe des « Banqsters » dans l’optique de sa prochaine campagne pour les élections européennes. Les dernières déclarations de Le Pen, où il explique qu’en 2012, il choisirait plutôt Aubry que Sarkozy, ne vont pas clarifier les choses pour les ex-électeurs frontistes, habitués aux déclarations vilipendant la ministre des 35 heures. Mais le plus significatif dans cette histoire est le fait que JMLP n’envisage pas que son parti puisse être en lice au 2°tour de l’ élection de 2012… terrible aveu d’impuissance.
L’actualité internationale n’a pas permis non plus de redonner au Front une cohérence politique perdue: Les évènements de Gaza ont même donné lieu à une cacophonie où chaque « sensibilité« , au sein ou aux marges du FN, a exprimé sa petite musique : de l’antisémitisme « pro-palestinien » du doriotiste Soral, à des positions anti-Hamas ( et surtout pour la défense de la « civilisation occidentale et chrétienne« ) de proches de Carl Lang et de Marine Le Pen. (voir à ce propos notre article du 28 Janvier 2009 « Extrême droite française et guerre à Gaza « ). La position « médiane » du vieux chef que l’on retrouve dans les communiqués officiels du parti n’avait, bien sûr, comme fonction que de masquer les divergences qui le traversaient. On peut interpréter de la même façon les déclarations contradictoires de l’entourage de JMLP sur sa présence et son appréciation du « spectacle » antisémite de Dieudonné, ami d’ Alain Soral.. : Surfer sur l’antisémitisme et jusqu’où ? voilà un débat qui n’est pas encore tranché entre le vieux père et sa fille Marine. Par contre, se lâcher à Marseille en parlant d’un avenir proche où le maire s’appelerait Ben Gaudin… voilà qui ressoude les rangs de la direction du parti … même si cela ne fait plus vraiment recette.
Crise de succession et délitement
Cette cacophonie est nourrie par la guerre de succession qui perdure. Celle-ci est d’autant plus dévastatrice que le choix de sa fille Marine n’est pas ouvertement assumé par le chef, et que les divergences politiques ne sont pas clairement énoncées et encore moins débattues. Le fonctionnement « militaire » de ce parti implique des purges régulières de façon à faire place nette pour la dauphine avant son intronisation. La préparation des investitures pour les élections européennes a été l’occasion rêvée pour ces épurations. Exit donc Jean-Claude Martinez en Languedoc Roussillon (courant néo-intégriste) et Carl Lang dans le Nord ( principal soutien de Bruno Gollnish, seul concurrent officiel de Marine Le Pen). Mais la crise profonde du parti a transformé ces évictions en ouverture de la boîte de Pandore ! Les démissions – par fidélité politique aux bannis ou par simple opportunisme électoral – se sont multipliées dans la foulée : Martial Bild, Martine Le Hideux, Eric Ioro, Christian Baeckeroot, Fernand Le Rachinel sont les plus connus. Alain Soral, jusqu’ici protégé de la famille Le Pen, vient lui aussi de claquer la porte, furieux de ne pas être tête de liste en Ile de France. Des sections et fédérations se divisent, des candidatures dissidentes sont déjà annoncées dans le Nord, l’Ile de France..et la région PACA…
Ce délitement est aggravé par la multiplication des groupuscules aux marges du FN qui tentent de peser sur les débats et de rallier les exclus ou démissionnaires. Ainsi les païens néo-nazis de «Terre et Peuple» de Pierre Vial se sont rapprochés de Carl Lang de même que le NDP de Robert Spieler. Carl Lang, lui, tente de rassembler son propre courant en multipliant les critiques sur la ligne politique du parti frontiste qui serait trop pro-musulman, ne sachant pas fédérer les nationaux et qui ne défendrait plus son programme..
La tétanisation de la Direction face à ce délitement est totale : un jour, Jean Marie Le Pen, dans une lettre aux cadres, dramatise et compare les exclus aux félons mégretistes … un mois plus tard, il affirme que tout cela n’est rien d’autre que des « rides sur l’océan« . Mais ce qui atteste le mieux de la profondeur de la débâcle, ce sont ses dernières déclarations annonçant sa candidature en PACA aux élections européennes de 2009… et aux régionales de 2010, en insistant lourdement sur le fait qu’il ne se représentera pas à la Présidentielle de 2012 « sauf circonstances exceptionnelles« . Reculer l’heure de la succession pour mieux sauter… ou pour mieux imploser ???
Et maintenant ?
Les anti-fascistes ne peuvent que se réjouir de ce spectacle de désolation ; mais, en même temps, ils doivent raison garder. Dans d’autres pays et en d’autres circonstances, on a déjà vu des partis fascistes, électoralement moribonds, renaître de leurs cendres et refaire le terrain perdu. La crise économique qui s’installe est un terreau fertile pour toutes les démagogies populistes et protectionistes que l’extrême droite peut instrumentaliser (voir notre article sur les grèves en Grande Bretagne du 5 février 2009). Le meilleur rempart contre ce danger est, sans conteste, la forte contestation populaire face aux politiques libérales qui s’exprime, après la Grèce, en France et dans les Antilles en ce moment. Il faut espérer que ces combats ne seront pas défaits et que, au contraire ils feront des émules. A l’inverse, de graves défaites du mouvement ouvrier et populaire pourraient redonner du grain à moudre aux marchands d’illusions fascistes. Souvenons nous aussi, que dans des périodes de fortes tensions sociales, le patronat, au siècle dernier,n’a pas hésité à financer les groupes fascistes pour ses basses oeuvres voire à faciliter leur ascension politique..
Pour notre part nous ne nous endormons pas et restons d’autant plus vigilants que la politique du gouvernement Sarkozy-Fillon dans certains de ses aspects ( libertés publiques, sécurité, immigration, jeunesse, prisons, etc. ) a rendu une « copie » bien proche de « l’original« . Nous combattons les deux avec la même énergie.
VISA
Le 16 février 2009