ARTICLE VISA – Sur fond de crise du FN, tentative de regroupement à l’extrême droite

Un nouveau mouvement a été fondé le 1er juin : La Nouvelle Droite Populaire

L’extrême droite française possède, depuis le dimanche 1er juin, un nouveau pôle organisationnel, cherchant à cristalliser des forces autour de lui. Il s’agit de la Nouvelle Droite Populaire (NDP), force née à partir du « Comité d’initiative pour la refondation » qui avait lui-même vu le jour le 29 mars, sous l’égide de déçus du Front national (FN) de Bruno Mégret (qui était alors encore le président du MNR, Mouvement national républicain) et de Robert Spieler, ancien chef du mouvement d’extrême droite régionaliste « Alsace d’abord« .

Le nom de cette nouvelle force renvoie à une double dimension. D’un côté, il fait référence à la Nouvelle Droite, courant intellectuel autour d’Alain de Benoist et de son groupement GRECE qui était né, dans les années 1960, de la défaite de l’extrême droite au moment des guerres coloniales et qui cherchait à « réarmer » son camp idéologiquement. De l’autre côté, le nom fait référence à la définition revendiquée par le FN lui-même depuis sa fondation en octobre 1972, à savoir une « droite nationale, sociale et populaire ».

Un accouchement difficile…

Cependant il n’est pas certain que le nouveau groupement cherche à devenir un parti politique. Dans un premier temps, cela avait été clairement défini comme un objectif à atteindre d’ici à la fin de l’année 2008. Mais lors de la « convention national» du 1er juin, Jean-François Touzé – un cadre du Front national qui avait déclaré fin 2007 sa candidature à la succession de Jean-Marie Le Pen (contre sa fille Marine et contre Bruno Gollnisch) – a démenti cet objectif. Selon lui, la NDP n’a pas, aujourd’hui, « vocation à devenir un parti politique » (…) « notre camp compte déjà plusieurs partis politiques, avec le FN, le MNR et le Mouvement pour la France (MPF) ». Mais aujourd’hui, ces partis se trouveraient « dans une impasse stratégique », qui serait entre autres liée au « refus du pouvoir » par Jean-Marie Le Pen. Il ne s’agirait cependant pas de les remplacer, mais plutôt d’un regroupement destiné à élaborer des idées et des concepts qui manqueraient cruellement à l’extrême droite. Touzé : « Nous devons (pouvoir) dire comment nous voulons faire partir les clandestins. Nous devons dire comment nous voulons mettre fin à cette monstruosité qu’est le droit de la nationalité, comment nous voulons mettre fin aux binationaux. Nous devons dire comment nous allons sortir de cette Europe-là – celle des nains de Bruxelles -, et surtout qu’est-ce que nous allons mettre à sa place. » Avant lui, Jean-Philippe Wagner, conseiller régional de Lorraine (anciennement FN, maintenant membre du nouveau groupe de conseillers baptisé Identité nationale et tradition) avait critiqué le manque de « compétence économique » et technique de l’extrême droite. La faute en reviendrait à Jean-Marie Le Pen, qui se serait toujours désintéressé de ces questions-là.

Il n’est pas difficile, cependant, à reconnaître derrière ces hésitations relatives à la transformation en parti politique, des difficultés de démarrage organisationnel. Ces difficultés semblent surtout liées à la crise aigue qui secoue le MNR (ex-mégrétiste). Ceci parce que le MNR, qui fut – au moins au début de la décennie – l’autre grand parti d’extrême droite à côté du FN, en termes de militants et adhérents, était censé rejoindre le nouveau rassemblement. Bruno Mégret devait même en constituer l’une des têtes d’affiche. Mais aujourd’hui, des oppositions fortes à ce rapprochement avec les autres «dissident» de l’extrême droite se sont exprimées au sein de l’appareil du MNR. Certains cadres semblent penser qu’il est inutile de vouloir, une fois encore, créer une nouvelle formation politique destinée à concurrencer le FN sur son terrain idéologique. Une partie de la direction privilégie la tentative de rapprochement avec le FN, y voyant le seul salut organisationnel. Cette tactique devrait leur permettre, selon eux, de sortir d’une existence groupusculaire à laquelle le parti mégrétiste était cantonné depuis plusieurs années. Du coup, le MNR n’était pas officiellement représenté à la tribune de la « convention nationale » du 1er juin. Annick Martin, sa vice-présidente, avait envoyé un message qui a été lu aux participants. Elle y assurait les partisans de la nouvelle force de sa bonne estime et les encourageait, mais ajoutant qu’ « avant le 22 juin » – date de la prochaine convention du MNR où la direction du parti doit décider de la succession de Bruno Mégret, qui quitte la vie politique – elle « ne participer(a) à aucune manifestation » afin d’éviter « de créer des malentendus ».

Un MNR bis ?

C’est dans les salons du Novotel, rue de Vaugirard, Paris 15°, qu’a donc été créée la « Nouvelle Droite Populaire ». Les 130 places assises étaient toutes occupées. A noter que les personnes âgées de plus de cinquante ans étaient largement majoritaires dans l’assistance. Cet hôtel  a été souvent un lieu de réunion du MNR et Bruno Mégret y a organisé des conférences de presse et  soirées électorales. Simple coïncidence ..?

La nouvelle force ressemble en effet, sous de nombreux aspects, effectivement à un remake ou un décalque du MNR mégrétiste, au moment de sa séparation avec le FN (en 1999). Mais avec la particularité que la force créée le 1er juin gagne, aujourd’hui, de nouveaux « déçus » du FN alors qu’elle semble perdre, de l’autre côté, une fraction des anciens « dissidents» passés par le MNR. Ces derniers, s’ils ne se sont pas retirés de la vie politique au cours des dernières années, semblent aujourd’hui partiellement gagnés par la tentation de renouer des liens avec leur ancien parti puisque c’est lui qui garde une notoriété à une échelle de masse (et des succès électoraux, quoique fortement réduits depuis l’année dernière).

Le profil politique et idéologique du NDP

Les animateurs de la Nouvelle Droite Populaire revendiquent une double critique de la « ligne » suivie par Jean-Marie Le Pen et la direction actuelle du FN. D’un côté, ils lui reprochent d’avoir mis « beaucoup trop d’eau dans son vin » concernant la question du racisme, et du rejet de l’immigration. De l’autre côté, ils lui reprochent aussi son « refus du pouvoir », ou encore son incapacité de se situer dans une stratégie de conquête du, ou de participation à l’exercice du pouvoir politique.

Critique de la « modération » dans l’expression du racisme : sur ce plan-là, les participants à la réunion fondatrice de la NDP ne font effectivement pas dans la dentelle. L’assemblée s’est ouverte sur une présentation, sur écran, de ce que la nouvelle force admire… et de ce qu’elle exècre. Il est clairement fait référence à une vision raciale de l’Europe « blanche », qui est nettement plus dure que la vision (post-)coloniale, assimilationniste et mettant surtout le critère de la nationalité française en avant, qu’affiche – pour le moins en ce moment – la direction du FN en ce qui concerne les immigrés. Pour les têtes de la NDP, c’est clairement la présence d’immigrés en tant que telle qui gêne, qu’ils possèdent ou non la nationalité française, qu’ils acceptent d’effectuer les « bas travaux » sans moufter ou pas.

Un slogan, venant après des images d’islamistes vociférants, cible certains membres du cabinet de François Fillon : « Sarkozy avait promis le Kärcher – il leur a donné des ministères ! »  Aussitôt après, s’affichent les photos de Rama Yade, de Rachida Dati et de Fadela Amara, ministres en exercice. Une vision « raciale » de la politique que n’oserait – probablement – pas afficher de façon aussi ouverte la direction du FN, en ce moment. Dans un message lu à l’assistance, Pierre Vial, penseur « racialiste », à la tête du cercle Terre et Peuple, enfoncera d’ailleurs le clou : « La lutte contre les envahisseurs semble être abandonnée, aujourd’hui, par ceux qui qualifient (ces envahisseurs) de <branches de l’arbre France>. » Une allusion nette aux propos d’Alain Soral, conseiller de Marine Le Pen, qui avait créé le terme de « Français de branche » pour désigner les ressortissants nationaux d’origine immigrée, en les distinguant des « Français de souche ».

Dans la suite de la présentation, on peut voir ce qu’admirent les partisans de la nouvelle force d’extrême droite : des images de l’Acropole d’Athènes, du lieu de culte (présumé) celtique de Stonehenge – des allusions aux lubies idéologiques du GRECE et de la Nouvelle Droite -, des forteresses de Besançon et La Rochelle, du Mont Saint-Michel, puis de la cathédrale de Cologne et de la Porte de Brandebourg à Berlin. Des slogans pour « une Europe forte », « consciente de ses valeurs » et « en mesure de se défendre ». Puis encore des photos : de la choucroute alsacienne (très applaudie par l’assistance), des festivals du Moyen-âge, des tracteurs, des chars d’assaut, des avions de combat.

Critique du « refus du pouvoir » : A la différence de Jean-Marie Le Pen – qui avait traité de « vendus », il y a quelques années déjà, les représentants des partis ayant accepté de nouer des coalitions de gouvernement avec la droite conservatrice comme Jörg Haider en Autriche ou Gianfranco Fini en Italie -, ici on prise les stratégies de « Realpolitik » conduisant à la participation gouvernementale. Sont très applaudies par l’assistance, les photos de Gianfranco Fini, de Silvio Berlusconi et son épouse, d’Umberto Bossi de la Ligue du Nord italienne, puis de Christoph Blocher de l’extrême droite suisse (ancien ministre de la justice de la Confédération helvétique), Heinz-Christian Strache du FPÖ Autriche, et les dirigeants du Vlaams Belang en Belgique. 

Le nouveau maire de Rome (depuis fin avril), le « post-néofasciste » Gianno Alemanno, fut d’ailleurs présenté à l’assistance comme « issu de nos rangs ». Au cours de l’après-midi, furent lus à la tribune les messages de soutien à la «convention nationale» de la NDP. Parmi eux, à côté des « dissidents » anciens ou nouveaux du FN comme Pierre Vial (voir ci-dessus) et Bernard Antony (ancien dirigeant de l’aile ultra-catholique ayant quitté le FN en 2006), on trouve aussi celui d’un ancien secrétaire d’Etat italien : l’actuel député européen de la Ligue du Nord, Mario Borgezio. Dans son message de soutien, celui qui appelle la création de la NDP française « une bonne nouvelle que je vais répandre en Italie » annonce que «les quatre ministres de la Ligue du Nord (dans le cabinet de Berlusconi) vont prendre très prochainement l’initiative pour demander un référendum sur le traité de Lisbonne » sur l’avenir de l’Union européenne. Tonnerre d’applaudissements.

Concernant la France même, dans sa description du bilan d’une année de présidence Sarkozy, Jean-François Touzé est moins univoquement négatif que ne le sont généralement les dirigeants du FN. Alors que ces derniers ne trouvent aucun aspect positif (à leurs yeux) à l’exercice du pouvoir par Sarkozy, Touzé nuance : « Il y a des pas positifs, des tout petits pas dans la bonne direction. Sur la fiscalité, sur le Service minimum [en cas de grève], sur les 35 heures [concernant leur détricotage]. En revanche, la politique de Sarkozy ne fait pas des progrès, mais au contraire des pas en arrière en matière de politique d’immigration. L’objectif de renvoyer 25.000 clandestins par année est ridiculement bas, alors qu’il en entre des centaines de milliers chaque année  et on cherche à faire rentrer des nouveaux immigrés au nom de <l’immigration choisie>. »

Concernant l’Europe, les dirigeants de la nouvelle force condamnent – là encore – l’irréalisme de l’actuelle direction du FN, lui reprochant de s’enferrer dans une défense obstinée de l’Etat-nation classique (à la française) contre toute supranationalité à l’échelle européenne. Jean-Philippe Wagner, conseiller régional de Lorraine (ex-FN), raille par exemple l’absence de réflexion de son camp pour la situation des « plus de 120.000 habitants de notre région qui vont travailler quotidiennement au Luxembourg ». Cependant il ne semble pas y avoir de cohésion idéologique claire sur ces questions. Alors que s’affiche, sur l’écran, le slogan « Défendons nos identités régionales, nationales et européennes », Robert Spieler précise que «l’unanimité sur toutes ces questions n’est pas exigée dans nos rangs». Il ajoute que « seulement celui qui s’écarterait clairement de nos objectifs fondamentaux, qui considérerait par exemple que <maintenant qu’ils vivent ici, il faut faire avec eux [les immigrés] >, n’aurait pas sa place » dans la nouvelle force. Pour le reste, il veut bien tolérer des références idéologiques différentes. Lui-même avait précisé, auparavant, qu’il trouverait bien trop petite l’Alsace comme cadre culturel, et qu’il revendiquait « le droit d’aimer des peintres de la Renaissance italiens parce que ça aussi, c’est ma culture ». Mais aussitôt après, Jean-François Touzé vient dire à la tribune qu’il était avant tout « un national », parce que « la nation française a aussi une dimension spirituelle »…

Notons d’ailleurs que la force régionaliste d’extrême droite Alsace d’abord, anciennement dirigée (jusqu’à sa démission en mars dernier) par Robert Spieler, reste associée au processus de création de la Nouvelle droite populaire. Ainsi un candidat de la formation régionaliste – issue d’une scission du FN en Alsace en 1988 – actuellement en lice pour une élection partielle à Saverne, le Général Alain Voelckel, a-t-il participé à la « convention » de la NDP de dimanche dernier.

Perspectives

Pour tenter de dresser des perspectives, provisoirement, il faut retenir qu’il s’agit là, avant tout et au stade actuel des choses, d’un regroupement de forces né des contradictions internes au FN. La nouvelle force – comme éventuellement d’autres regroupements qui verraient le jour, sur d’autres bases (comme le rassemblement « des nationalistes » qui s’est tenu dans la région lyonnaise le 24 mai 2008, autour de deux courants ultra-radicaux) – est en mesure d’attirer des militants déçus de l’état du FN, de sa crise avancée, son attentisme ou sa « modération » idéologique. L’autre question, celle de savoir si – à partir de là – pourra aussi naître un courant « de masse » reste, pour l’instant, tout à fait ouverte.

Sous de nombreux aspects, la nouvelle formation d’extrême droite ressemble à une répétition de l’expérience du MNR. Seul un aspect,  important, distingue les deux tentatives de regroupement : l’état de crise du FN. C’est au moment où la question de la succession de Jean-Marie Le Pen sera « enfin » ouvertement posée que les choses se décideront, et que l’on saura si l’extrême droite est définitivement éparpillée en plusieurs courants organisationnels. Ou si – au contraire – le FN réussira à reconquérir un statut de quasi-monopole politique et organisationnel, comme c’était le cas au milieu des années 1990.

VISA