Pour la première fois, exception faite de l’immédiate après-scission (Le Pen/Mégret) en 1998/99, Jean-Marie Le Pen voit son pourcentage électoral fortement reculer. Le 22 avril 2007, le leader du Front national récolte son plus mauvais score jamais obtenu à une élection présidentielle, en dehors de celles de 1974 (0,74 %, à l’époque, le FN était encore un parti groupusculaire et n’avait pas encore réalisée son ancrage de masse) et de 1981 (il n’avait pas obtenu les parrainages nécessaires). A toutes les autres élections présidentielles, que ce soit celles de 1988 (14,4 %), 1995 (15 %) ou 2002 (autour de 17 % aux deux tours), Le Pen avait obtenu des scores supérieurs à celui d’aujourd’hui. Avec 10,5 % des suffrages exprimés et 3,8 millions de voix en nombre absolu, le candidat d’extrême droite a incontestablement laissé des plumes.
Néanmoins cette situation n’est pas propre à nous rassurer, dans la mesure où la (relative) défaite de Le Pen est, en large partie, due à l’OPA réussie par le candidat Nicolas Sarkozy. Jean-Marie Le Pen ne pourra probablement plus jamais prétendre au pouvoir politique, et verra plutôt l’âge de sa retraite enfin arriver… mais nombre de ses idées n’auront jamais été aussi près d’être appliquées par un gouvernement.
Les raisons d’un échec
En effet, au score en baisse réalisé par Le Pen au premier tour de cette présidentielle, il existe principalement deux raisons.
La première est analysée par tous les journaux, qu’ils soient de gauche ou de droite, proches ou éloignés d’un soutien à Nicolas Sarkozy : Certains de ses thèmes de prédilection – la nation, l’identité, l’autorité – étaient repris à leur compte, non seulement par Nicolas Sarkozy, mais aussi par d’autres candidats, et jusqu’à celle du PS. (Le Figaro, lundi 23 avril) ; le leader du FN a pâti de la droitisation de Sarkozy et voit la retraite approcher (Libération du même jour) ; Le Pen digéré par Sarkozy (L’Humanité).
La deuxième raison réside dans le brouillage de son discours, ordonné par la fraction des modernisateurs autour de Marine Le Pen afin de dédiaboliser leur parti, mais qui a abouti à le rendre idéologiquement non reconnaissable pour les plus fidèles de ses électeurs. Ainsi, pour cesser d’effrayer, Le Pen se présenta-t-il comme un ami des immigrés (pour le moins s’ils veulent acquérir la nationalité française), en se présentant aux côtés de Dieudonné M’bala M’bala, figure de la confusion politique poussée à son paroxysme et anciennement antiraciste. Si Dieudonné semble bien motivé dans sa dérive récente par un antisémitisme radical (sur fond de concurrence victimaire entre la reconnaissance des crimes de la Shoah et de l’esclavage), c’est bien cela qui semble intéresser Le Pen dans cet allié de fraîche date. Mais pour une partie de la base du Front national, cette alliance – bien que limitée et servant surtout à la provocation – avec un Français noir et ancien adversaire du FN est idéologiquement incompréhensible. Ainsi, lorsque Dieudonné s’est rendu à la soirée électorale de Le Pen le 22 avril, il a été accueilli par des sifflets de certains militants FN. Jean-Marie Le Pen a donc semblé perdre de sa cohérence idéologique aux yeux de certains des siens, sans pour autant convaincre de sa conversion à la condamnation du racisme, puisqu’il répéta dans ’Le Monde’ son propos sur l’inégalité des races de 1996 (qui lui a d’ailleurs déjà valu une condamnation pénale à l’époque).
Lepénisation marquée
Si le racisme, les particularismes ethno-raciaux ou ethno-religieux, les communautarismes gagnent du terrain dans la société tout entière (et l’ensemble des groupes qui la composent), cela est favorable à Le Pen comme au projet autoritaire de Sarkozy, dans son principe. Mais à force de tenter l’alliance contre nature avec des particularismes trop divergents, Le Pen risque de ne plus pouvoir incarner l’intérêt national en toute cohérence. Là, c’est au projet autoritaro-communautariste de Sarkozy, qui peut au moins s’appuyer sur l’image de l’autorité de l’Etat (qui serait personnifiée en lui), de prendre le dessus.
Ainsi, pour se convaincre que son parti marche néanmoins vers la victoire (ce qui a peu de chances de paraître crédible pour le moment), le numéro deux du FN Bruno Gollnisch évoquait-il au cours de la soirée électorale à la télévision la victoire idéologique que son parti aurait connue. Après avoir été diabolisé pour le même langage et les mêmes symboles, le FN se verrait maintenant reconnaître une hégémonie idéologique à travers la campagne des autres partis politiques. Si le propos cherche à masquer la défaite, il traduit néanmoins une réalité : Nombre d’électeurs frontistes en 2002 ont choisi l’efficacité en 2007. En votant pour Sarkozy ce 22 avril, ils lui ont donné carte blanche pour mettre en application certaines idées traditionnellement véhiculées par le FN. Cette droitisation de fait de l’UMP ne semble pas gêner Sarkozy. Ce dernier n’a-t-il pas dit, dans une interview donnée à Libération la semaine précédant les élections : Ségolène Royal est plus à droite que Jospin, Bayrou est plus à droite que Lecanuet, moi-même suis plus à droite que Chirac – et le seul qui est moins à droite qu’avant est Le Pen… ?
Le couplage des termes d’immigration et d’ identité nationale à travers la dénomination du dit ministère souhaité par Sarkozy, l’exaltation aveugle des symboles de la nation par sa candidate adverse au deuxième tour, la présentation de l’immigration sous l’angle d’un prétendu problème pour la société majoritaire (à plusieurs reprises répétées par Sarkozy, mettant dans un seul et même sac les moutons égorgés dans la baignoire, l’excision, le foulard et la présence des sans papiers) sont passées par là. Mais aussi le fait qu’un ministre de l’intérieur, encore en exercice au moment où les propos sont tenus, tente de faire accréditer l’idée que la tendance au suicide, la pédophilie, mais aussi l’homosexualité seraient des penchants naturels innés et non des produits de la famille et de la société. (Cf. débat entre Nicolas Sarkozy et Michel Onfray, dont des extraits – édulcorés selon Onfray – ont été publiés par ’Philosophie magazine’ d’avril 2007.) Et pourquoi la criminalité ne serait-elle alors pas innée, elle aussi, et ne pourrait donc pas être soignée en emprisonnant, voire en neutralisant les individus dangereux par nature ? Jean-Marie Le Pen a eu beau jeu de déclarer absurdes les propos de Nicolas Sarkozy sur la génétique, pour enfoncer ce dernier, sans toutefois expliquer pour quelles raisons lui-même les trouvait absurdes.
A l’heure actuelle, Sarkozy semble avoir gagné un quart environ de l’électorat potentiel du FN. Il reste à savoir comment les autres parties de cet électorat se comporteront le 6 mai prochain. Avant la tenue du premier tour, les sondages prédisaient le report d’environ 80 % des voix de Le Pen au profit de Sarkozy, au second. Or, on n’avait pas encore prévu le relatif effondrement du vote Le Pen, qui atteste que la partie de l’électorat du FN la plus proche de la droite classique a déjà, en partie, rallié directement Sarkozy.
Le dilemme du 6 mai …
Jean-Marie Le Pen s’exprimera sur son choix pour le second tour à la manifestation pour Jeanne d’Arc le 1er mai. Il est difficile de prédire s’il donnera à son électorat des signes, même cryptés, favorables à Sarkozy. Dans le passé, son comportement entre les deux tours a été différent. A l’élection présidentielle de 1988, Le Pen avait clairement revendiqué le slogan Pas une voix à Mitterrand !, laissant ainsi ouverte l’hypothèse d’un vote en faveur de Jacques Chirac. Mais, après que ce dernier ait renié (selon Charles Pasqua qui avait à l’époque joué les intermédiaires) un rendez-vous secret entre les deux hommes, Le Pen n’allait pas dissimuler sa rancune personnelle en 1995. Chirac, c’est Jospin en pire ! tonna-t-il alors, au moment du défilé de Jeanne d’Arc, alors même que le journal ’Minute’, proche du FN, invitait néanmoins son lectorat à voter pour Chirac, prétendant qu’une présidence Jospin ouvrirait les vannes de l’immigration, et donnerait le droit de vote aux étrangers.
Qu’en sera-t-il cette année ? Cela dépendra probablement des premiers résultats de la crise interne, que ce résultat électoral ne manquera pas de provoquer au sein du parti d’extrême droite. Plusieurs orientations peuvent s’opposer. Alors qu’Alain Soral, ancien écrivain de gauche passé chez Le Pen et maître de la provocation politique, affirme qu’au pire il votera Royal pour contrer Sarkozy, d’autres parties du FN peuvent être sensibles à des appels de pied de la droite UMP en vue de futures alliances. Un conseiller de Nicolas Sarkozy avait ainsi évoqué dans ’Le Canard enchaîné’, à dix jours du premier tour, l’hypothèse d’un scénario à l’italienne ; autrement dit, d’une alliance avec l’extrême droite (à l’horizon 2012) au cas où Marine Le Pen poursuivrait la prétendue mutation du FN, à la façon des postfascistes italiens. A son tour, la députée Nadine Morano, proche de Sarkozy, a refusé de condamner l’idée d’une telle alliance, dans une émission télévisée le 5 avril dernier, à condition que Marine Le Pen veille à la modération de son « langage ». D’ailleurs, un cadre du FN présent à la soirée électorale de son candidat, dont les propos sont cités dans ’20 minutes’ du lendemain, considère qu’ on ne peut pas le dire officiellement, mais aujourd’hui, il faut s’associer à l’UMP, comme la droite l’a fait en Italie ». Pour autant, rien ne dit aujourd’hui que Marine Le Pen appellera à l’alliance avec Sarkozy.
… Et après ?
Néanmoins il ne sera pas simple, loin de là, pour la direction du FN d’esquisser le début d’une alliance… même si Le Pen a plusieurs fois insisté (comme dans ’Le Figaro’) sur l’idée que, Chirac enfin parti, une nouvelle ère des relations entre son parti et la droite pouvait commencer, ajoutant que Sarkozy, au moins, ne le détestait pas personnellement comme l’ancien dirigeant de la droite classique. Mais l’électorat qui lui reste est largement plus composé de membres des couches populaires, que celui de Nicolas Sarkozy. Et pour une partie du public de l’extrême droite, animée par un désir de revanche sociale, allié au racisme et au nationalisme, un vote pour Sarkozy en tant que représentant de la droite américaine (en matière de doctrine internationale et de doctrine économique, libérale) ne passera probablement pas. En plus, comme Philippe de Villiers – qui est, somme toute, plus dépendant de la droite classique que Le Pen – vient déjà de déclarer que lui-même était Sarko-incompatible et qu’il ne donnera pas de consigne de vote explicite pour le second tour (il a, depuis, appelé à voter Sarkozy – note du 25 avril-) il sera difficile pour Jean-Marie Le Pen de passer pour plus modéré que le vicomte de Vendée.
Rappelons d’ailleurs, pour finir, que le problème posé par l’ancrage du FN dans les couches populaires de la société reste entier même après ce premier recul dans les urnes. Ainsi, si les chiffres publiés par ’La Tribune’ sont proches de la réalité, Jean-Marie Le Pen aurait été choisi par 5 % des personnes dont le revenu du ménage dépasse les 4.500 euros par mois, mais 13 % des ménages au revenu inférieur à 1.500 euros. Son vote serait légèrement au-dessus de la moyenne pour les salariés (13 % en valeur moyenne, mais 14 % pour le public et 12 % pour le privé) et plus nettement au-dessus pour les chômeurs (15 %). Cependant ces données restent à vérifier et à pondérer avec la part d’abstention constatée dans ces mêmes couches. Surtout, toujours d’après le tableau de ’La Tribune’, 24 % des salariés intérimaires auraient voté pour Jean-Marie Le Pen. Si cela se vérifie, il y aura lieu de constater qu’une partie des plus précaires compense son insécurité économique et sociale permanente par un désir de sécurité traduit en symboles et en idéologie réactionnaires.
ISA