Extrême droite et vote Sarkozy : la vase communicante

La consigne du chef n’aura pas été suivie en masse. L’injonction de ne pas voter pour Nicolas Sarkozy aura fait long feu, dans les rangs de l’extrême droite. Non pas, probablement, en ce qui concerne ses militants (nombreux à être très remontés contre Sarkozy, l’imposteur voleur de voix), mais tout à fait en ce qui concerne la masse de ses électeurs.

En ce sens, François Hollande avait raison lorsqu’il disait, le soir du second tour sur les plateaux de télévision, que Nicolas Sarkozy avait gagné en tant que candidat de toutes les droites. Cependant, le noyau dur militant de l’extrême droite attend le nouveau président de la République d’ores et déjà au tournant pour pouvoir aussitôt fustiger ses futures trahisons ou encore ses inconséquences vis-à-vis de son discours électoral. L’ extrême droite pourra invoquer certains aspects du propre discours de Nicolas Sarkozy (la charge contre les idées de 1968, la promesse de promotion de l’identité nationale y compris contre l’immigration, la démagogie sécuritaire) pour en demander l’application à la lettre.

Transferts de voix au premier tour

ISA avait, dans un article publié avant le premier tour, émis l’idée que le traumatisme du 2eme tour de 2002 amènerait beaucoup d’électeurs du FN à voter utile dès le premier tour pour Sarkozy en 2007. Ce fut bien le cas : Au premier tour de l’élection présidentielle, au moins 23 % des électeurs de Jean-Marie Le Pen de 2002 (selon les chiffres de ‘Libération’) ont choisi cette année de rallier immédiatement la candidature de Nicolas Sarkozy. A en croire ‘Le Monde’ du 25 avril, ce chiffre s’établirait même à 28 % des électeurs de Le Pen d’il y a cinq ans… Au total, cette réalité concerne environ un million d’électeurs qui aura fait défaut en 2007 au candidat du FN, pour rallier Nicolas Sarkozy dès le premier tour. Ce chiffre global dissimule des réalités sociales et régionales relativement disparates.

Le passage d’un vote d’extrême droite (auparavant) à un vote de droite (estampillé Sarkozy) cette année, aura été particulièrement important dans les régions où l’électorat du FN était historiquement venu de la droite classique. Cela est très net en Alsace et en Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), où le FN obtient cette année des scores respectifs de 13,6 % et de 13,8 % au premier tour de la présidentielle. Cela correspond à une baisse d’une bonne dizaine de points par rapport au 21 avril 2002, dans les deux cas. Dans le cas de l’Alsace, si on additionne les voix obtenues en 2002 par Le Pen et par Bruno Mégret (relativement fort dans la région, à l’époque), le recul est même de 14 % ou de 12 % si on ajoute les voix de Philippe de Villiers à celle de Le Pen obtenues en 2007.

A la fois en Alsace et en PACA, le gros des électeurs qui avait voté FN depuis vingt ans avait toujours voté à droite (RPR/UDF), auparavant. En PACA, il s’agit souvent d’un vote d’anciens pieds-noirs (qui avaient soutenu la droite, mais plutôt non-gaullistes). Dans les deux départements alsaciens, il s’agissait plutôt d’un milieu social stable et conservateur, anciennement acquis à la démocratie-chrétienne. Celui-ci avait perdu son ciment religieux au cours de la déconfessionnalisation de la société française, et cet ancien lien identitaire avait été remplacé par l’offre politique de l’extrême droite.

Les transferts de voix du candidat Jean-Marie Le Pen vers Nicolas Sarkozy sont moins forts dans les régions où l’électorat FN n’est pas venu historiquement de la droite, mais d’un milieu ouvrier anciennement ancré à gauche ou encore du marais politique (ne s’exprimant pas par le vote auparavant). Cela est notamment le cas en Picardie et dans le Nord-Pas de Calais, où le vote FN était souvent un vote d’ouvriers politiquement déboussolés par les différents reculs et trahisons de la gauche (au pouvoir), socialement mécontents mais sur la défensive et ne se sentant plus des capacités de résistance collective.

Dans ces deux régions, Jean-Marie Le Pen maintient mieux son score, cette année, que dans le cas de l’Alsace et de la région PACA. En Picardie, où le vote FN est le produit d’un mélange entre un vote d’ouvriers socialement et politiquement frustrés et d’un milieu pieds-noirs (surtout établi dans le département de l’Oise), Jean-Marie Le Pen ne perd que 5 points de 2002 à 2007. Cette année, il réalise ici son meilleur score au niveau régional, avec 15,4 % des suffrages exprimés. Mais les résultats à l’intérieur de la région sont hétérogènes quant aux tendances qu’ils expriment. Concernant le département de l’Oise (où la concentration de la population anciennement Algérie française est forte), ‘Le Monde’ constate au lendemain du premier tour : « Avec 14,92 % des voix, Jean-Marie Le Pen chute fortement dans l’Oise, où il devançait, en 2002, tous les candidats, avec 22,76 % des suffrages, l’extrême droite totalisant même 25,97 %. Nicolas Sarkozy bénéficie clairement de ce revers. D’une présidentielle à l’autre, les gains du candidat de l’UMP correspondent à peu près aux pertes de l’extrême droite (…) » Quant au département de la Somme, Jean-Marie Le Pen n’y subit qu’une petite perte de 2 points, passant de 16,3 % (en 2002) à 14,3 % cette année, pourcentages auxquelles on pourrait respectivement ajouter 2,1 % pour Bruno Mégret en 2002, et encore 2,1 % pour Philippe de Villiers en 2007.

Dans le Nord-Pas-de-Calais, où le vote FN est davantage qu’ailleurs un vote ouvrier, le candidat Jean-Marie Le Pen se maintient aussi relativement bien ; même si avec 14,7 % au total, il reste inférieur à celui dans la Picardie voisine. Dans le Nord, le score de Le Pen passe tout de même de 19,4 % il y a cinq ans à 13,8 % (moins 5,6 %). Cependant, dans le Pas-de-Calais, le candidat d’extrême droite se maintient nettement moins qu’ailleurs. De 18,4 % en 2002, il passe à 16,0 % cette année.

Le discours de Le Pen du 1er mai

C’est à cette réalité que fait allusion Jean-Marie Le Pen, quand il s’écrie dans son discours du 1er mai 2007 en évoquant les élections : « Comme toujours ce sont les plus démunis, les plus modestes qui ont été les plus fidèles. Ceux qui savent que la Patrie, c’est ce qui reste aux pauvres, quand ils n’ont plus rien et qui savent que c’est nous qui sommes les vrais patriotes, les vrais défenseurs de la Patrie. Je suis le premier dans les votes ouvriers et j’en suis fier. » Si la dernière affirmation est mensongère (selon les enquêtes, Le Pen aurait obtenu entre 13 et 15 % des votes ouvriers, cette année, ce qui est loin de le placer à la première position), le candidat aura bien vu, en revanche, quelles couches sociales au sein de son électorat étaient davantage tentées par le vote Sarkozy, et lesquelles le moins.

Dans ce même discours du 1er mai 2007, Jean-Marie Le Pen a exhorté ses partisans à « s’abstenir massivement » au second tour de l’élection présidentielle, cinq jours plus tard. Les électeurs lepénistes ne devaient ainsi voter ni pour Nicolas Sarkozy, ni pour Ségolène Royal, mais réserver leur mobilisation pour les élections législatives du mois de juin prochain… au profit des candidats du FN.

Quelques jours plus tard, à l’approche du second tour, sa fille Marine Le Pen se faisait même prophète (ou marchande ?), en prédisant que « 50 % des électeurs de Le Pen allaient s’abstenir » le dimanche 6 mai. Alors que 20 % iraient – selon elle – rejoindre Ségolène Royal, « les autres », implicitement donc autour de 30 %, devraient voter pour Nicolas Sarkozy. C’était une façon de marchander les voix, laissant entendre que malgré l’appel de son père à l’abstention, certaines bribes de son électorat pourraient néanmoins se laisser tenter par tel ou tel candidat, en fonction de son discours.

Surtout, dans les deux cas, celui de Jean-Marie Le Pen et celui de sa fille Marine, il s’agissait aussi de maintenir une sorte d’équilibre entre les différentes tendances de son parti, et dans l’extrême droite au sens large (voir ci-dessous).

Au sein même du FN, l’appel au non-vote en faveur de Nicolas Sarkozy a d’ailleurs été inégalement suivi. Si les membres de la direction nationale se sont bien gardés de s’écarter de la ligne tracée par Jean-Marie Le Pen, en revanche, les dirigeants locaux du FN en Nouvelle-Calédonie ont ouvertement appelé à soutenir le candidat UMP au second tour. ‘Le Monde’ note ainsi dans son édition du 04 mai dernier : « ‘Nicolas Sarkozy, contrairement à Ségolène Royal, s’est exprimé en faveur du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France’, affirme Guy George, le secrétaire de la fédération, en reprochant à la candidate socialiste sa proximité avec Dominique Voynet, candidate des Verts, qui, dit-il, ‘soutient l’indépendance’. » Par ailleurs, ‘Libération’ rapporte dans son numéro du 30 avril, en rendant compte du dernier grand meeting parisien de Nicolas Sarkozy, la veille : « Dans la foule de Bercy, il y a aussi André Troise. Ancien élu régional FN du Languedoc-Roussillon, il est monté à Paris pour ce meeting. Demain, il célébrera avec Le Pen la fête de Jeanne d’Arc. Dans sa région, il fait du ‘battage’ depuis le début de la semaine pour le candidat de l’UMP. » Ceci dit, il s’agissait probablement, là, plutôt d’une initiative purement individuelle, que son chef Jean-Marie Le Pen n’aura probablement pas vue d’un bon œil .

Reports de voix au second tour

Reste la question de savoir si les électeurs eux-mêmes ont suivi, ou non, la consigne de vote donnée par Jean-Marie Le Pen devant ses militants. Nul n’étant propriétaire de ses voix, le résultat ne pouvait pas être garanti, s’agissant d’électeurs et de sympathisants non encartés dans le parti. Dans leur grande majorité, ses derniers n’ont visiblement pas donné suite à l’appel de Jean-Marie Le Pen de ne pas voter pour l’un des deux candidats au second tour. Les chiffres divergent légèrement, mais il se dessine clairement que le plus grand nombre parmi les électeurs de Le Pen au premier tour de 2007 auront malgré tour voté pour Nicolas Sarkozy au second. Cette proportion serait de 66 % selon les chiffres indiqués le soir même du second tour sur TF1 (sur la base de sondages « sorties des urnes »), ou « de 63 % à 66% » selon ‘L’Humanité’ du 9 mai dernier. Même si ‘Libération’ du 8 mai donne, lui, un chiffre légèrement inférieur (55 % de ces électeurs du premier tour se seraient reportés sur Nicolas Sarkozy), dans tous les cas de figure, il s’agit d’une majorité dans l’électorat de Jean-Marie Le Pen du premier tour 2007.

Les reports de voix au profit de Ségolène Royal auraient été, selon les sources, de 15 % (TF1), de « 12 à 15 % » (L’Humanité) ou encore de 9 % (Libération), en tout cas largement minoritaire comparés à la fois au vote Sarkozy et aussi à l’abstention parmi les électeurs lepénistes.

La consigne d’abstention, elle, aurait été suivie par 19 % des électeurs de Le Pen du premier tour (TF 1), par « 19 à 25 % » (selon L’Humanité) ou encore par 36 % pour ‘Libération’. Dès lors qu’on choisit la moyenne entre ses trois chiffres, on trouve un taux d’abstention qui ne dépasse pas celui de l’abstention dans les autres électorats dont le candidat choisi au premier tour était absent du second. Ainsi, parmi les électeurs de la gauche hors PS (PCF, Verts, antilibéraux, extrême gauche), 20 à 22 % se seraient abstenus au second tour. Quasiment le même taux d’abstention aura été mesuré pour les électeurs de François Bayrou (mais ‘Libération’ donne là encore un chiffre plus élevé, 29 %). Ainsi l’électorat lepéniste n’aura pas davantage fait preuve d’un penchant vers l’abstentionnisme, que celui des autres candidats non présents au second tour.

Ici encore, comme pour les transferts des voix de Jean-Marie Le Pen vers Nicolas Sarkozy entre 2002 et 2007, les reports de voix entre les deux tours de cette année sont marqués par des fortes disparités régionales. Ils sont particulièrement fortes dans les régions qui votent très fortement en faveur de Nicolas Sarkozy, et qui avaient connu un fort vote FN dans le passé (récent). C’est le cas de l’Alsace, où Nicolas Sarkozy obtient 65,6 % des voix avec un taux de participation de 83 %, mais aussi en PACA où Sarkozy dépasse les 61,8 % au second tour. Pour ce second cas, ‘Le Monde’ constate dans l’analyse des résultats : « Au second tour, il (le candidat UMP) confirme ce succès de façon spectaculaire, en progressant de près de 25 points, grâce au report massif sur son nom des électeurs de Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers et François Bayrou. Nulle part mieux qu’en PACA il n’a réussi de façon aussi éclatante son OPA sur l’électorat du Front national. »

En revanche, les choses sont moins sûres dans les régions où, historiquement, le vote FN n’était pas issu d’un électorat depuis toujours fixé à droite. En Picardie, région qui a toujours voté plutôt à gauche avec une forte progression du FN au cours de la dernière période historique, le candidat de la droite au second tour passe devant la candidate du PS avec 54,4 % des voix. ‘Le Monde’ note que « les appels à l’abstention lancés par Jean-Marie Le Pen (…) n’ont, semble-t-il, pas été suivis dans la région ». Par contre, pour la région Nord-Pas de Calais (et surtout pour le second des deux départements), le même quotidien souligne : « A noter que les bons scores de Ségolène Royal dans le Pas-de-Calais vont souvent de pair avec un taux d’abstention supérieur à la moyenne nationale, notamment dans les villes où le Front national obtenait des bons résultats. Il semblerait donc que les appels de Jean-Marie Le Pen (…) aient été plutôt bien suivis dans ce département. » A l’échelle de ce dernier, Ségolène Royal obtient un tout petit peu plus que 52 % et devance ainsi Nicolas Sarkozy. L’abstention dans l’ensemble du département n’est pas très élevée (avec 16,8 % au second tour, à comparer avec les 17,4 % du premier), mais « elle est plus importante dans les villes où le Front national s’est enraciné depuis 2002 » (Le Monde). Ainsi à Hénin-Beaumont, où Marine Le Pen s’était présentée aux législatives de juin 2002 et avait dépassé les 30 % des voix, l’abstention, de 22 %, est supérieure à la moyenne départementale et nationale. Elle n’a en revanche pas baissé par rapport au premier tour (22,3 %), mais il est tout à fait envisageable qu’il s’agisse d’électeurs FN du premier tour qui se soient largement abstenus, alors que d’autres électeurs abstentionnistes du premier tour aient été mobilisés au second (comme partout en France d’ailleurs) pour se répartir entre les deux candidats. En tout cas, l’électorat lepéniste semble avoir davantage fait défaut, ici, à Nicolas Sarkozy (qui obtient 46,4 % à Hénin-Beaumont).

Notons aussi, au passage, que le Pas-de-Calais est l’un des endroits en France où le FN a le plus expérimenté des « politiques de terrain » et d’implantation, consistant à chercher un réel ancrage dans les couches populaires, alors qu’ailleurs il n’est souvent présent qu’à travers la télévision et ses affiches électorales. (Cf. sur ce point un précédent article d’ISA)

Lutte d’orientation au sein de l’extrême droite

Dans les rangs du FN et de l’extrême droite prise dans son ensemble, une vive lutte d’orientation (débordant la seule question du refus du vote pour Nicolas Sarkozy) a aussitôt éclaté, derrière les coulisses, dès le soir du premier tour raté. L’hebdomadaire ‘Minute’, qui occupe une position charnière entre certaines fractions de la droite conservatrice et l’extrême droite, rapporte ainsi (dans son numéro du 25 avril) qu’à la soirée électorale de Le Pen à la salle parisienne « L’Equinoxe », des coups de poing auraient été échangés entre militants présents. Ceci à l’occasion du passage de Dieudonné, récemment reconverti en soutien à Jean-Marie Le Pen, mais que certains rendraient coresponsable de la défaite idéologique de l’extrême droite. Le profil idéologique de cette dernière aurait ainsi été gommée par les opérations de brouillage des pistes politique-idéologique entamées sous la conduite d’Alain Soral, nouveau conseiller de Jean-Marie et Marine Le Pen et personnellement proche de Dieudonné.

Une trentaine de hooligans du Kop de Boulogne du club PSG auraient ainsi tenté d’attaquer physiquement, au cours de la soirée électorale du 22 avril, le comique. Si ce dernier s’est découvert des tendances antisémites (raison pour laquelle certains courants de l’extrême droite cherchent le rapprochement avec lui, pour tenter aussi de porter la confusion politique-idéologique dans une partie de la jeunesse issue de l’immigration), il reste néanmoins et avant tout un Noir aux yeux d’autres militants de cette même extrême droite. Contre les tentatives de tabassage des hooligans du PSG, Dieudonné aurait été protégé à la même occasion par l’un des patrons historiques du GUD, ancien groupuscule étudiant d’extrême droite ultra-violent qui a surtout sévi à la faculté parisienne d’Assas.

Le chroniqueur de ‘Minute’, présent à la même soirée électorale, cite aussi les propos d’un membre du DPS (service d’ordre du FN) qui aurait tenu les propos suivants sur Dieudonné : Il nous a fait perdre trop de voix ! A quoi un autre membre du même DPS aurait rétorqué : Il nous en a peut-être fait gagner autant, va savoir… Ailleurs, dans un long article de fond consacré au sujet Les raisons du flop de Le Pen, le journal proche du parti d’extrême droite analyse à son tour l’impact de ces rapprochements semant la confusion politique-idéologique. Il constate ainsi qu’ une série de signes adressés aux Français issus de l’immigration, de la visite, à l’automne (note : le 11 novembre 2006), de Dieudonné à la Convention présidentielle du Bourget à la venue de Le Pen, en avril, à Argenteuil, ont contribué à désorienter une partie de son électorat, ces ‘Français de souche’ auxquels il a pu donner l’impression qu’il ne leur prêtait plus la même attention qu’autrefois, quand Nicolas Sarkozy, lui, parvenait à rendre tolérable la ‘discrimination positive’ et sa conception d’une France multiethnique …

Nous pouvons y ajouter, pour notre part, qu’une partie des anciens électeurs du FN, celle issue des couches moyennes ou plutôt aisées, a ainsi pu choisir de retourner à la droite classique… alors que l’extrême droite avait tenté (sous l’impulsion d’Alain Soral, à certains moments) de cultiver une image rebelle, hors catégories. Pour les électeurs les plus droitiers et conservateurs du FN, cela ne faisait pas sérieux ; le noyau dirigeant du parti poussant trop loin parfois l’image du pseudo-rebelle, parfois la stratégie de dédiabolisation par l’effet du gommage de certains repères historiques.

Ces lignes de fracture se reflètent aussi à travers les consignes de vote proposées par différents courants au sein de l’extrême droite, avant que le chef du Front national ne donne la sienne.

Ainsi Bernard Antony, chef de file du courant catholique-intégriste qui ne paye plus ses cotisations au FN mais qui en reste proche après une tentative avortée de rapprochement avec Philippe de Villiers (voir son interview dans ‘Minute’ du 10 mai 2006), appela assez tôt à un vote contre la candidate du PS. Ceci en exhortant (ses) amis à voter selon leur intuition politique et leur conscience, jamais en tout cas pour la marxiste Ségolène Royal. A son tour, Jean-Gilles Malliarakis, ancien chef du Mouvement nationaliste-révolutionnaire (MNR) reconverti dans les années 1990 à l’ultra-libéralisme proche d’Alain Madelin et à la défense des petits commerçants, aujourd’hui animateur sur Radio Courtoisie (réunissant des courants de la droite et de l’extrême droite), se félicita bruyamment de de cette majorité exceptionnelle de 61 % des voix, elle aussi historique qui s’était constituée autour du candidat des droites. Celle-ci devrait, selon lui, permettre vraiment et sans entraves, dès cet été, les réformes nécessaires au Pays. L’ancien militant du groupe Occident, où il avait commencé sa carrière politique dans les années 1960 (comme certains proches du nouveau président à l’instar de Patrick Devedjian), y ajouta d’ailleurs : Pour confirmer la volonté populaire de faire avancer la France, pour pouvoir demain imposer à l’UMP d’être fidèle à ses promesses de rupture, il faut que le moins possible de voix de droite, et peut-être même aucune ne manque au second tour face à la gauche et à l’extrême gauche, qui, elles, font bloc.

A l’opposé, le courant « nationaliste-révolutionnaire », proche de certains aspects du fascisme historique et qui cultive la démagogie sociale voire « anticapitaliste », souhaitait imposer sa volonté d’une rupture forte avec la droite classique à ses voisins au sein de l’extrême droite. Christian Bouchet, vieux militant du courant NR qui est aujourd’hui relativement isolé parmi ses amis (dont la plupart ont maintenant rejoint la mouvance des « Identitaires »), défendit ainsi Dieudonné contre le rejet émanant d’autres fractions de l’extrême droite : Ensuite, la venue de Dieudonné à la salle Equinoxe. Il n’avait rien à y gagner, il l’a fait, il a ainsi montré qu’il était bien plus un homme d’honneur que de nombreux (ex)nationaux – très fiers de la blancheur de leur peau – déshonorés par leurs ralliements ou leurs critiques. Plus loin dans le même texte publié sur son site VoxNR, Bouchet, qui cite les voix des principaux représentants d’autres courants, dénonce violemment la position de ceux tentés par l’appui électoral à Nicolas Sarkozy : …les ringards de la droite nationale se rangent déjà, comme un seul homme, derrière le gnome de Neuilly. (…) Des ‘nationalistes pour Le Pen’ aux ‘nationalistes pour Ségolène’, il y a bien une logique – celle de la désignation de l’ennemi – et l’on peux espérer que d’un mal ressorte un bien : la refondation d’un Front national épuré de ses éléments réactionnaires, libéraux et droitiers, qui se désignent actuellement par leurs choix. »

Dans la même logique, le doctrinaire du racisme biologique et animateur du cercle racialiste ‘Terre et peuple’, Pierre Vial (cité par Ch. Bouchet) abonde dans le même sens : Je n’aurai pas la naïveté d’oublier qu’il y a dans l’entourage de Ségolène Royal des gens qui sont nos ennemis acharnés (le cas de Julien Dray, fondateur de SOS-Racisme, est emblématique). Mais avec Sarkozy, c’est pire (Simone Veil est, elle aussi, emblématique). Des électeurs de Jean-Marie Le Pen vont sans doute se faire piéger, au deuxième tour (mais certains l’ont été déjà au premier), par le discours de Sarkozy sur l’identité nationale et la perspective d’un pouvoir à poigne promis par l’ex-ministre de l’Intérieur. A la différence des gogos de droite, toujours volontaires pour se faire cocufier, nous savons, nous qui avons une conscience politique, que Sarkozy c’est l’homme de l’alignement de la France sur l’axe Washington-Tel-Aviv. Nous savons aussi, et surtout, qu’il veut appliquer la ‘discrimination positive’ (c’est à dire, il faut le rappeler sans cesse, la préférence donnée systématiquement, dans tous les domaines, aux gens qui, ayant ou non une carte d’identité française dans la poche, sont et resteront toujours pour nous des intrus, qui ne peuvent appartenir ni de près ni de loin à notre peuple). C’est pourquoi, sans hésitation ni état d’âme, je voterai Ségolène Royal.

Il ne faudra évidemment pas analyser cette prise de position du militant ex-FN et ex-MNR (et toujours conseiller municipal à Villeurbanne) Pierre Vial, qui a d’ailleurs assisté à la tribune du meeting de Jean-Marie Le Pen à Lyon le 11 mars 2007 sans pouvoir prendre la parole à l’instar de Bruno Mégret et d’autres, comme une expression de sympathie pour la candidate Royal. Tout au contraire. Mais il faut y voir la volonté nette d’inscrire le principal parti de l’extrême droite dans une rupture aussi profonde que possible avec la droite classique et libérale. Une volonté qui va plus loin, sur ce point, que celle de Jean-Marie Le Pen, qui a affirmé dans une interview avec le quotidien ’20 minutes’ du 13 avril 2007 : Dans un cas de crise nationale grave, le FN, pour servir le pays, pourrait participer à un gouvernement d’union nationale. (Une idée aussi présente dans son discours du 1er mai 2007.) Le chef du FN avait aussi été cité dans ‘Le Monde’ du 13 avril dernier comme suit : Il (Le Pen) n’ouvre pas moins des portes en affirmant que ‘sur d’autres sujets comme l’école, la réforme fiscale, la réforme des retraites, il doit y avoir des points possibles d’accord et de convergence’ entre UMP et FN. Ceci alors même que Le Pen a fustigé auparavant les ‘candidats européistes et immigrationnistes’.

Néanmoins Jean-Marie Le Pen a donné des gages, en appelant à l’abstention massive au moment du choix entre le candidat de l’UMP et la candidate du PS, à cette volonté de rupture avec la droite libérale et républicaine. Cela aussi, probablement, en raison d’un refus opposé (que ce soit pour le moment, ou durable) à une éventuelle négociation avec lui, de la part de la droite UMP.

En revanche, Jean-Marie Le Pen n’a pas abondé dans le sens de l’orientation que voulait infliger à l’ensemble de l’extrême droite, le vieux militant « nationaliste-révolutionnaire » Michel Schneider. Ce dernier, ancien militant du FN (alors proche du secrétaire général Jean-Pierre Stirbois, lui-même issu de la mouvance NR, décédé en novembre 1988) puis fondateur de revue ‘Nationalisme et République’ après avoir quitté ce parti, anime depuis l’automne 2006 un site intitulé « toutsaufsarkozy.com ». Il y répète, sans cesse, l’idée que Nicolas Sarkozy serait un représentant de l’axe de la haine, autrement dit le candidat de la soumission (de la nation française) à l’Empire israélo-américain. 48 heures avant le second tour de l’élection présidentielle, son site avait annoncé la mise en ligne dans la soirée où la nuit de ce vendredi – 4 mai) la publication d’une interview de Jean-Marie Le Pen. Annonce qui était publiée sous le titre : Exclusif : A titre personnel, Le Pen votera Ségolène Royal. En réalité, cette interview n’a jamais existé. Le lendemain du second tour, le même site expliqua alors que l’interview n’a pu être mise en ligne pour diverses raisons, et en particulier parce qu’il (sic) n’a pu être relu. Ceci tout en critiquant Jean-Marie Le Pen, qui aurait dû, non seulement voter Ségolène Royal, mais l’annoncer à ses électeurs ; faute de l’avoir fait, le dirigeant du FN aurait ainsi commis une grande trahison.

L’hebdomadaire ‘Minute’, qui avait soutenu la candidature de Jean-Marie Le Pen avant les élections (tout en continuant à donner la parole à des représentants de la droite conservatrice), dénonce ainsi dans son numéro du 9 mai 2007 La fausse interview de Le Pen. Le journal commente : L’ fait partie de ces coups bas qui piment les campagnes électorales françaises, et dont celle-ci a d’ailleurs été fort peu pourvue. L’hebdomadaire publie dans son même numéro une interview de Jacques Myard, député des Yvelines appartenant à l’aile droite de l’UMP (et qui s’exprime souvent dans ses colonnes), pour le laisser dire sur la victoire de Nicolas Sarkozy : C’est le retour du politique et c’est le retour de la politique nationale, d’un Etat fort, qui prend des décisions (…) notamment avec la réaffirmation des valeurs, comme le travail, la responsabilité et le fait qu’on doit davantage s’occuper des victimes que des délinquants. Cependant ‘Minute’ publie aussi le reportage de l’un de ses chroniqueurs, qui décrit son déplaisir croissant ressenti au cours de la soirée électorale de Nicolas Sarkozy à la salle Gaveau où il s’était apparemment fait ch…, et un article fort critique. Ce dernier commence de la manière suivante : La droite caviar prend le pouvoir / Le premier acte de Nicolas Sarkozy, une fois élu à la présidence de la République, a été de se rendre au Fouquet’s. Il y était encore le lendemain. Pour y faire la fête ? Ou pour y rencontrer, aussi, quelques-uns de ceux qui avaient misé sur lui et parler de retour sur investissement ?

L’extrême droite, soyons sûrs de cela, attendra le nouveau président de la République sur ses premières décisions, soit pour le soutenir, soit (plutôt) pour exploiter ses failles dès qu’elles apparaîtront. Au mouvement syndical et social de faire preuve de vigilance, à la fois vis-à-vis de la droite dure au pouvoir et vis-à-vis de l’extrême droite planquée en embuscade.

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